Chapitre 6 - Partie 1 - Le Gala de la fraternité

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« Respire », ordonna Adélaïde, penchée au-dessus de son patient.

Elle l'auscultait consciencieusement, les deux mains posées à plat sur son ventre, de part et d'autre d'une impressionnante cicatrice encore rouge vif. Son concentrateur médical diffusait un charme antidouleur alors qu'un deuxième sortilège explorait et analysait l'état de l'estomac du jeune homme qu'elle auscultait.

« Plus facile à dire qu'à faire, grogna-t-il entre ses dents serrées.

— Allons, ça n'est pas si terrible, répondit la médecin avec un sourire tout à fait charmant. J'ai presque terminé. »

Le sorcier était arrivé deux mois plus tôt, un trou carbonisé à la place du ventre. Esther Cromwell, spécialisée dans les brûlures d'origine magique, avait été appelée en urgence. Elle l'avait pour ainsi dire sauvé. Il était rentré chez lui au bout de deux semaines, mais une telle lésion, même en bonne voie de guérison, nécessitait un suivi très régulier. Il n'était pas exclu que l'estomac récemment repoussé se mette à se digérer lui-même.

La médic' se redressa et se frotta les mains, geste qui activa l'enchantement dont était équipée la pièce, et stérilisa sa peau.

« Bon, c'est très bien, ça suit son cours. Tu peux te rhabiller et rentrer chez toi. Prochain rendez-vous dans une semaine. »

D'ordinaire, elle ne tutoyait pas ses patients, mais elle avait très vite sympathisé avec ce beau blond. Ils s'étaient déjà vus, en dehors de la Centrale, et elle comptait bien garder un contact pour le moins rapproché avec lui. Intention qu'il semblait partager.

« Tu as le temps pour prendre un verre ? » questionna-t-il, comme s'il avait suivi le cours de ses pensées.

Adélaïde lui sourit, amusée. L'homme s'arrangeait pour demander ses rendez-vous en fin de journée. Il était son dernier patient et il le savait très bien.

« Pas ce soir, non, objecta-t-elle avec un petit mouvement de dénégation. J'ai déjà quelque chose de prévu.

— Et il est meilleur que moi, ce quelque chose ? » demanda le blond, en feignant un air peiné.

La sorcière partit d'un rire clair et haussa les épaules, sans répondre. Elle l'observa repasser son t-shirt, puis lui tendit une poignée de main toute professionnelle qu'il serra, hilare.

« À la semaine prochaine, Docteur Cromwell

— À la semaine prochaine, Xâvier », répondit-elle alors qu'il quittait le cabinet de consultation.

Adélaïde prit quelques minutes pour ranger ses affaires, puis observa la pièce, distraitement. Une table garnie d'un rembourrage moelleux côtoyait un bureau très simple. Il n'y avait aucun instrument médical visible. Les praticiens disposaient d'un dictionnaire de signes très complexe pour faire apparaître et disparaître leurs ustensiles, stérilisés à la volée, à mesure de leurs besoins.

La jeune aristocrate ne disposait pas d'un cabinet attitré à la Centrale. Pour ses collègues, elle exerçait la médecine comme un loisir, pour tromper l'oisiveté de sa vie de nantie. Elle n'était que réserviste et, avec ses activités secrètes au sein de l'Ordre, elle n'aurait pu assumer plus de responsabilités. Pourtant, elle appréciait le fait de soigner dans le but de guérir.

Elle poussa un soupir tendu en se débarrassant de la blouse. Le vêtement disparut avant d'avoir eu le temps de toucher le sol.

Elle n'avait pas menti. Ce soir, elle avait quelque chose de prévu. Ce soir, c'était enfin le soir du gala.

Adélaïde salua quelques collègues, puis se transféra chez elle. Lorsqu'elle ne fréquentait pas la maison familiale ou les planques de Fillip, elle vivait dans un bel appartement, proche du centre de Stuttgart. Un nid coquet, meublé dans un style sobre et épuré. Un endroit où elle se sentait bien.

Elle se retrouva très vite devant la glace d'un grand dressing, à tenter d'enfiler une robe complexe, en lin blanc, strié d'entrelacs noirs. C'était un vêtement humain, acheté pour l'occasion. La soirée, officiellement, devait célébrer le succès des opérations de reconstruction menées dans la congrégation d'Égée. L'Ordre avait détruit les Phytoligocomplexes, la Fédération avait fourni un bâtisseur-enchanteur pour les ériger de nouveau. On disait partout que les structures étaient de purs bijoux, que les savoir-faire humains et sorciers avaient su s'allier à la perfection pour offrir au monde un édifice aussi élégant que fonctionnel. Tout un symbole.

Adélaïde se sourit par delà le miroir. Du symbole, ils allaient leur en donner ce soir.

Elle retroussa son nez dans une grimace dépitée. Elle avait beau chercher, elle ne comprenait pas comment sa robe s'enfilait. Dénué de toute magie, le vêtement ne voulait pas se tenir correctement. Elle dut se résoudre à l'évidence : il fallait être deux pour l'ajuster.

Avec un soupir las, elle se transféra dans l'une des salles de bain de la maison Cromwell.

« Giles ! » appela-t-elle en déposant soigneusement sa tenue sur une chaise.

Le majordome entra, sans paraître le moins du monde gêné de la trouver dénudée. La jeune femme désigna le vêtement récalcitrant d'un geste de la main.

« Aide-moi. Je ne comprends pas comment elle se porte.

— Bien Mademoiselle », répondit le domestique, imperturbable.

En quelques instants, Adélaïde était habillée. Elle observait son vieux confident s'affairer autour d'elle, à travers le miroir.

« Vous êtes nerveuse », constata-t-il.

Il n'avait pas besoin de grand-chose pour le sentir. Un geste plus vif qu'un autre, ses mains frottées ensemble avec un peu trop d'insistance... il la connaissait bien. Trop bien pour qu'elle puisse lui dissimuler le moindre de ses états d'âme. Elle hocha la tête, puis entreprit d'arranger ses cheveux, à l'aide de petits charmes-tresses qu'elle maîtrisait fort bien.

« À l'heure qu'il est, la première diversion a dû avoir lieu, articula-t-elle, concentrée sur sa tâche. Les P.M.F. croient avoir repoussé un attentat de l'Ordre visant à empêcher la tenue du gala... »

Giles nouait le dernier laçage du corset formant le haut de la robe. Il sourit. Les corsets lui allaient très bien et, avec la coiffure qu'elle se composait, elle commençait à être présentable. Adélaïde, que parler détendait, poursuivit :

« La soirée va se passer à merveille. Il faut qu'elle se passe à merveille. Plus la chute sera grande, plus le choc marquera les consciences.

— Vous y apparaissez en tant qu'Esther Cromwell. Vous ne craignez rien, quoi qu'il en soit », commenta Giles.

La jeune femme suspendit ses gestes une seconde avant de répondre, un peu sèchement :

« Bien sûr que je ne crains rien.

— Vous avez peur pour lui », conclut le majordome, sévère.

Il laissa retomber ses bras de chaque côté de son corps. Elle était habillée. La tenue, même humaine, s'avérait du plus bel effet. Elle soulignait ses courbes, mettait en valeur la finesse de ses jambes, l'angle harmonieux de ses épaules... Il lui sourit, pour adoucir son propos et chasser la tension qu'avait créée sa remarque sur le visage de la jeune femme.

« Fillip va prendre beaucoup de risques. Alors oui, je m'inquiète », articula-t-elle, sur la défensive.

Le domestique garda un silence prudent. Adélaïde croisa les bras, mal à l'aise. À gestes vifs, elle poursuivit l'élaboration de sa coiffure. Giles, désœuvré, l'observa un instant, puis s'inclina et sortit.

« Ça va bien se passer, Giles. Il n'y a aucune raison que cela se passe mal, lâcha la jeune femme, juste avant qu'il ne referme la porte.

— Je n'en doute pas, Mademoiselle. »

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