Chapitre 3 - Partie 1 - Conciliabule de l'Ordre

Depuis le début

Adélaïde s'étira et soupira, puis se laissa aller dans l'herbe, allongée, les deux bras derrière la tête, elle regardait les étoiles. La parole avait glissé vers Isirul, un homme aussi fin que grand. Ses yeux s'enfonçaient dans des orbites creusées et sombres, son nez, trop long pour son visage lui donnait un air d'oiseau. Elle écoutait distraitement l'homme-corbeau expliquer les difficultés rencontrées dans sa région la plus au nord de la Fédération, là où les glaces mangeaient terres et eaux. Peu d'hommes, peu de moyens... son retard sur le plan initial était, selon lui, justifié. Il avait lancé à l'aristocrate un regard noir à son attitude nonchalante, mais il se garda de formuler la moindre remarque. Elle avait commencé le tour de parole avec d'excellentes nouvelles. Le Gala aurait bien lieu.

Luzern, assise, le menton sur les genoux, à la gauche de Fillip ne détachait pas son regard de leur leader. Ses longs cheveux, très sombres, étaient tressés d'une myriade de petites nattes qui cascadaient jusqu'à l'herbe. De cinq ans plus jeune que la médic', c'était une très belle femme à la peau claire et au regard gris. Fillip se l'était faite. Plusieurs fois.

Au début il ne l'avait prise que pour rendre Adélaïde jalouse. L'aristo avait ses habitudes, ses pigeons, ses amants. Elle refusait l'exclusivité. Avant qu'ils ne prennent leurs distances, Fillip avait essayé de la changer. Luz faisait partie des tentatives dont elle s'était doucement moquée. Qu'il la veuille pour lui seul, elle n'en avait rien à faire.

Lors d'une veillée comme celle-ci, il avait ignoré son amante pour porter toute son attention sur la Luzern. Il s'était quelque peu laissé dépasser par l'enthousiasme de la jeune femme, sensuelle, très tactile et démonstrative. Il avait surtout été surpris qu'elle le soit tant en public.

Adélaïde, beaucoup plus tard, s'était amusée à le taquiner sur le sujet, à le féliciter pour cette jolie petite prise. Il avait grondé d'avalanche et avait fait taire son rire de sa peau pleine de frissons contre le creux de ses cuisses, jusqu'à la faire crier.

Mais Luz était restée alors qu'Adélaïde, elle, s'éloignait. La fille la voyait comme une rivale et elle ne cherchait qu'à l'écarter de son chemin. En y pensant, la médecin esquissa un sourire. Luzern était exclusive, au point de s'en rendre malade à chaque fois que Fillip couchait avec une autre. Être exclusif devait être épuisant.

Elle se redressa sur le coude car la parole avait échoué à Diaidrail, le chef du noyau le plus à l'Ouest, là où tout restait à reconstruire pour l'Ordre. Là-bas, les sorciers vivaient plus proches des humains, ce qui rendait l'enchanteur plus haineux envers eux que n'importe qui d'autre. Adélaïde se méfiait de lui. Il était extrême en tous points. Elle se demandait parfois si elle devait tenter de le séduire. Elle parvenait bien à adoucir Fillip. Mais elle n'aimait pas les chauves.

Elle n'écoutait que d'une oreille l'habituel laïus, plus ou moins virulent, qu'il leur servait quand un détail attira son attention. Il y avait une silhouette de plus près de Fillip, encapuchonnée dans le contre-jour du brasier. Chester, Luz et Isirul se levèrent tous d'un même mouvement, concentrateurs armés vers l'intrus. Personne n'aurait su dire depuis combien de temps on les épiait ainsi. Autour d'eux, il y eut des cris et le silence tomba, de part et d'autre du feu dont seuls les crépitements troublaient la scène.

« Vous avez omis de les prévenir », soupira la voix atone de leur hôte.

Il se leva sans paraître se soucier des armes qui le menaçaient et se découvrit pour laisser apparaître le vieux patron du Mordret's Pub. Fillip se redressa à son tour, avec un rire grave.

« J'attendais de voir lequel d'entre eux vous remarquerait

— Encore eut-il fallu que vous m'ayez distingué à mon arrivée.

— Ne me sous-estimez pas, vampire. Baissez vos armes. Je vous laisse profiter du reste de la soirée, nous avons à discuter », ordonna Fillip avec un geste par-dessus son épaule.

Il s'éloigna hors du cercle de lumière pour se diriger vers la seule construction environnante, un bunker en béton, abandonné là des siècles plus tôt.

La créature découvrit ses canines d'un sourire ironique lorsque les armes cessèrent de le menacer. Son regard s'attarda une petite seconde sur Adélaïde qui, même avec les chauds reflets du bûcher, était livide. Il se détourna sans un mot pour suivre le Leader.

« Nous vous devons une grande part de la défaite de Maison Haute » attaqua directement l'Iskaarien.

Il prit place sur une chaise en métal qui avait plus que fait son temps et posa ses pieds croisés sur ce qui avait dû être un bureau. La rouille rongeait une bonne moitié du meuble, semblable à une dentelle fine et rousse.

Le vampire préféra rester debout plutôt que de se risquer sur le siège tout aussi décrépit que lui présenta son hôte.

« Vous aviez calculé mon concours et, comme nous tous, vous expectiez une intervention du Chat. Les fédéraux vous ont pris de court, la faute est vôtre », répondit-il sans la moindre émotion.

Il fit luire le bas de ses dents dans la pénombre.

« Il est heureux pour vous que je ne sois pas rancunier, ajouta-t-il avec un bref grondement. Vous vous êtes plu à manipuler mes réseaux. Sans quoi, jamais l'enlèvement de monsieur Muspell n'aurait eu une chance de me parvenir.

— L'appât du gain, vampire, je me doutais que cela chasserait votre rancune.

— Sans nul doute, sourit la créature en inclinant légèrement la tête. Pourquoi requérir ma présence ?

— Avez-vous apprécié mon petit cadeau de bienvenue ? »

Ils parlaient un dialecte Iskaarien, la langue natale de Fillip. L'homme se sentait bien plus à l'aise pour négocier ainsi, il n'avait pas à chercher ses mots. Le vampire lui laissait volontiers cette commodité, puisqu'après tout, il avait en face de lui un client comme un autre.

« Vous avez réuni autour de vous des personnalités intéressantes quoiqu'hétéroclites.

— Je suis certain que vous saurez trouver un bon parti pour monnayer certains de leurs noms.

— Vous n'avez pas d'inquiétude à vous faire sur le sujet. À présent, si vous le permettez, venons-en au fait. Que justifie cette invitation à parcourir la moitié de la Fédération pour vous rencontrer lors de cette petite fête, charmante au demeurant ?

— Je veux votre silence. Vous savez ce que nous préparons. Ne vous fatiguez plus à le diffuser, nous annulerons tout à la moindre fuite.

— Mon silence s'achète cher.

— Je pourrais vous faire taire... » menaça Fillip à mi-voix.

Le vampire se mit à rire d'un rire très grave, très étrange car on ne percevait aucune chaleur dans ce simulacre d'hilarité.

« Non, vous ne le pourriez pas. Il serait malheureux que vous sous-estimiez la vieille créature fatiguée et peu patiente que je suis. »

L'homme et la bête se dévisagèrent quelques secondes. Il y avait une touche d'amusement, chez l'un comme chez l'autre. Fillip, à se tenir en face d'un être aussi dangereux, avait le cœur plus rapide, et la créature le sentait. Finalement, le sorcier rompit leur joute silencieuse et soupira :

« Bien sûr. Nous paierons votre prix. »

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