Chapitre 3 - Partie 1 - Conciliabule de l'Ordre

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Le feu de joie poussait ses flammes vives à l'assaut du ciel. Parfois, dans un éclat de lumière presque blanche, il crachait un amas de lucioles incandescentes s'éparpillant au vent. Elles rajoutaient des étoiles à la douce nuit de ce jour d'été.

On dansait, on riait, on parlait. Les visages souriaient à la chaleur orangée du bûcher. Plus loin, à l'orée du cercle de lumière qui ondulait sur l'herbe noire de la clairière, on avait dressé un patchwork d'une incroyable diversité de supports. Tréteaux, planches, tables de jardin ou en hêtre massif servaient de surface à un banquet tout aussi hétéroclite. L'été était là et, dans cette partie de la Fédération comme dans beaucoup d'autres régions, cela avait toujours donné lieu à de grandes fêtes. Des lampions flottaient dans une paresseuse suspension d'air, au-dessus du repas que partageaient la cinquantaine de personnes encore attablées.

Partout, des grappes de gamins couraient à toutes jambes. Certains tiraient de leur petit concentrateur des sorts d'artifices qui explosaient dans des bruits incongrus. Les gerbes de magie rajoutaient de la couleur au tableau de lumière. D'autres enfants jouaient à celui qui resterait le plus près et le plus longtemps de la fournaise, sous le regard distrait des adultes, tous légèrement enivrés.

Qui, au milieu de ces réjouissances teintées de l'éclat des rires, aurait pu penser qu'étaient réunies ici les huit personnes les plus influentes de l'Ordre ?

En conciliabule discret, les sorciers étaient installés en arc de cercle à la lisière de l'ombre. Quand la brise soufflait vers eux, ils sentaient l'agréable chaleur du bûcher caresser leurs visages tournés vers Fillip, au centre de toute leur attention. Le chef se tenait dos au feu et sa silhouette se détachait en noir sur le ciel nuit.

Adélaïde, assise à même l'herbe, parlait peu, comme à son habitude. Elle préférait sonder l'assistance qu'elle parcourait du regard, un petit sourire aux lèvres. Elle avait à peine conscience d'user de son mentalisme et personne dans l'assemblée ne percevait ses subtiles intrusions.

La discussion était détendue. Ils n'étaient pas tous amis, mais ils se connaissaient tous très bien. C'était loin d'être la première de leurs discrètes réunions et c'était loin d'être la dernière ; ce qu'ils préparaient, un peu plus d'un mois après la défaite de Maison Haute, s'annonçait colossal.

Chester, à la droite de leader, avait fait apparaître un siège en croisillons, garni d'un coussin de cuir rouge. Il y avait posé sa large carcasse et parlait depuis maintenant quelques minutes. De sa voix brune et basse, agréable à écouter, il illustrait ses propos de lent geste, des deux mains. Il dirigeait la cellule principale de la région de Lievinsk.

Etzel, installée au sol à côté de lui, gardait le bras posé sur sa cuisse et la tête contre sa hanche. Leur rapprochement n'était pas nouveau. Un temps, il avait inquiété Fillip car il souhaitait voir la femme prendre en charge la région de Tundja, et succéder à Filiskar. Elle avait accepté. Chester et elle maintenaient leur relation à distance, sans grandes difficultés.

La sorcière commandait maintenant la cellule du sud avec beaucoup d'efficacité. Grimm faisait lui aussi partie de ce groupe, mais il n'avait pas été convié. Personne ne voulait d'un mutilé parmi les pontes de l'Ordre.

Au centre de la Fédération, l'organisation devait à présent compter avec la famille Cromwell, dont le rôle sur les réseaux de Stuttgart s'était avéré décisif. C'était, plus que sa relation avec Fillip, ce qui justifiait la présence d'Adélaïde ce soir-là.

Sans se concerter, ils s'étaient éloignés l'un de l'autre. Il leur arrivait encore parfois de passer la nuit ensemble, mais il n'y avait là qu'une volonté purement physique de partager du plaisir. De baiser. À défaut de partager leur vision du monde. Quand deux mois plus tôt la confiance tissait ce qu'il y avait entre eux, aujourd'hui ils se regardaient avec méfiance. Le simple fait d'y songer leur faisait mal. Alors ni l'un ni l'autre ne disait mot. Et, du fait, ils ne se parlaient plus.

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