Chapitre 3

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Quand je rejoignis le plateau, revoir Heath dans ce genre de décor fut comme retourner dans le passé. Nous avions fait régulièrement des shootings photo ensemble. Au départ, par hasard, puis une fois que nous avions été en couple, j'avais eu une telle envie d'être sans cesse avec lui que nous avions passé des castings ensemble. L'espèce d'aura qui émanait de lui semblait alors rejaillir sur moi ; je ne m'étais jamais trouvée aussi belle et sexy que sur ces photos de nous. Un peu comme si j'atteignais enfin mon vrai potentiel de mannequin en le côtoyant.En tout cas, rien n'avait changé : les deux autres mannequins qui participaient à la séance avec Heath et moi l'entouraient déjà attirées par lui. L'une d'elles éclata de rire bruyamment à ce qu'il venait de lui sortir. Trois femmes pour un homme, on dirait une version moderne des harems. Je m'approchai en essayant de garder une attitude dégagée : au moins j'étais habillée, pas comme pour notre fameuse première séance photo, m'amusai-je pour moi-même. Je croisai son regard et j'aurais juré qu'il avait pensé à la même chose.

— Tu rêves, marmonnai-je tout bas.

— Pardon ? s'enquit la maquilleuse qui m'avait accompagnée pour pouvoir superviser les éventuelles retouches à faire.

— Rien, rien.

Je me hâtai de rejoindre les autres mannequins. Un faux mur servait de fond, s'accordant à un sol en dalles de ferraille. Le tout donnait l'illusion parfaite d'une vieille entrepôt désaffecté. Les vêtements que je portais étaient d'un style urbain, fait pour les jeunes Londoniens par une créatrice qui montait.

Tracy, l'assistante revêche de tout à l'heure, réapparut. Elle vérifia si chacun avait enfilé la tenue prévue et nous fit un pitch rapide sur l'esprit de la collection. La plupart des modèles étant féminins, Heath devrait poser avec chacune de nous en alternance, un peu en position de faire-valoir. Tracy le regarda avec méfiance.

— C'est clair pour toi ? On doit te voir comme le beau gosse que n'importe quelle fille, habillée ainsi, pourra obtenir en un claquement de doigts.

Heath, nullement vexé, lui adressa un clin d'œil.

— J'adore l'idée de m'afficher à côté de toutes ces déesses.

Tracy sembla hésiter une seconde : s'était-il montré impertinent ? A priori, elle abandonna là sa réflexion pour s'intéresser au planning papier qu'elle trimballait.

— Ces photos constitueront la base du précatalogue qu'on va envoyer à des grandes enseignes pour promouvoir la collection. Si vous bossez bien, on fera appel à vous pour la suite et vous pourriez devenir des visages réguliers de la marque.

Aucun de nous ne réagit : ce type de promesses était monnaie courante dans le métier, et se vérifiait rarement. Seuls les débutants se faisaient avoir.

Tracy lança finalement d'une voix tonitruante :

— Au boulot ! C'est moi qui assure avec Vincente que la vision d'Adella est bien présente dans les photos. On continuera autant que nécessaire !

Pour le coup, je la pensais sérieuse. Elle avait l'air investie d'un genre de mission. Je me mis sur le côté tandis que Heath restait avec une belle blonde, qu'on aurait pu croire tout droit débarquée d'un pays scandinave. Malgré son mètre soixante-dix, elle paraissait un peu fragile. Avec leurs cheveux aux teintes proches, on aurait dit un peu des frères et sœurs. Enfin, la fille ne devait pas être de mon avis : elle se pressa bientôt contre lui avec une moue insupportable.

Aucun mannequin ne s'amuserait à faire un duke-face. On savait que c'était un tic bon pour Insta. Et pourtant, certaines de mes collègues faisaient des espèces de nuance de ce syndrome, faisant pulper leurs lèvres, rentrant les joues pour se donner l'air plus mince. Heureusement qu'elle est vraiment jolie, sinon cette expression serait juste pitoyable quoi. Bimbo blonde en vue !

— Angie ! Plus naturel, s'il te plaît ! Adella est une marque chic, contemporaine...

Tracy nous décrivit avec des dizaines de mots la « vision » d'Adella, ce qui me fit sourire. Je tentais surtout de ne pas croiser une seule fois les yeux de Heath. Depuis mon arrivée sur le plateau, j'avais l'impression d'être épiée. Il ne me lâchait pas du regard et je refusais de plier. Je n'étais plus bête et naïve comme il y a quelques mois, je pouvais assurer la séance et fuir sans dignité ensuite. L'instinct de survie serait mon allié.

Pourtant, c'était presque intenable. Il émanait de lui la même assurance tranquille qu'avant. Ce truc magnétique, presque hypnotique pour moi qui en manquait tant.

J'étais devenue mannequin dans le but de provoquer quelque chose chez les autres. Une interrogation, une envie, un désir... Peu importe quoi, je voulais créer une petite étincelle qui amène à un examen plus poussé.

Chez Heath, c'était naturel, facile. Je l'avais toujours jalousé pour ça. Aucun des mannequins ou directeurs de casting ne l'ignorait. Sur un shooting, il faisait des blagues, semblait ami avec tout le monde comme si ça coulait de source. C'était comme sa manière de parler à fameuse Angie en ce moment : ils paraissaient les meilleurs potes ou à un cheveu de se sauter dessus. Je les avais entendus et étais sûre qu'ils se voyaient pour la première fois, même si c'était dur à deviner moins d'une heure après. Mais Heath, c'était ça. Un genre de caméléon, de beau gosse adorable qu'on avait envie d'adopter. Il devenait caustique quand il le fallait, branché « arty » dans un vernissage, ou un peu déglingué pour un concert punk. David Bowie version XXIe siècle quoi...

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