Extrait du Prologue du Tome II

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Lentement, la nuit déployait son voile sombre, lorsqu'une chouette hulula dans les branchages, masquée par l'épais feuillage. Othe Monclart tressauta au son de l'appel. Traqué pareillement à un gibier, il se tapit contre l'écorce humide de l'arbre, enviant l'abri du rapace. Ses poursuivants n'abandonneraient pas ! Il tenta de calmer sa respiration, s'efforçant de maîtriser les battements désordonnés de son cœur. Son embonpoint n'améliorait pas son endurance à la course !

En dépit des pertes nombreuses que ses ennemis avaient subies après un affrontement sanglant, ils le traquaient sans répit. Tous ses combattants émérites avaient succombé sous le nombre et la férocité des agresseurs. À présent, il demeurait sans protection ; ses chances de survie s'amenuisaient. Quelle erreur de s'être aventuré seul dans la forêt d'Eslhongir !

Un nouveau cri du prédateur nocturne l'alerta des présences qui approchaient : déjà, ils l'avaient rattrapé ! Othe scruta l'obscurité, espérant repérer les mercenaires. À n'en pas douter, le tyran Morgaste avait mis sa tête à prix. Lui voler ce fragment tant convoité n'avait pas arrangé sa cote de popularité auprès du conquérant.

Un craquement sur la droite lui fit tourner la tête ; impossible de distinguer quoi que ce soit ! Un oiseau s'envola en le frôlant à sa gauche : ils l'encerclaient ! La fin était proche. Margrave dans une vie antérieure, Othe Monclart vendrait chèrement sa peau. Il agrippa la poignée de son épée, serrant les dents malgré la douleur à l'épaule.

La flèche du complice de Horst avait accompli son œuvre. Au bord de cette rivière, sur le domaine d'Arvézende, Othe avait failli supprimer le garde de l'Ordre et sa servante, lorsque la pointe de métal avait déchiré son bras. Depuis, la blessure n'avait jamais vraiment guéri et le noble dévoyé n'avait eu de cesse de fuir les assassins de Morgaste.

Avec sa troupe de Maraudeurs, il avait franchi la frontière naturelle séparant le Royaume des Hisles et les Terres d'Eschizath. À la fin du printemps, l'ascension des monts Dunhevar s'était révélée plus aisée. La fonte des neiges, exceptée sur les plus hauts sommets, avait grandement facilité la traversée périlleuse en hiver.

Curieusement, ce retour en arrière forcé vers sa patrie, celle-là même où il avait été élu premier conseiller, lui avait ouvert les yeux. En pactisant avec l'envahisseur, cet enfant du pays avait trahi ses compatriotes. Dès lors qu'il s'en retournait sur son sol natal, il en éprouvait de la honte. Certes, le courroux de Morgaste à son encontre n'était pas étranger à ce repentir...

Il n'eut pas le temps d'apprécier les fruits du remords, qu'un bruit de bottes retentit. Face à l'imminence de l'assaut, Othe Monclart adopta une position en garde basse, exhibant fièrement le tranchant de sa lame.

— Montrez-vous, bande de lâches ! La nuit ne sera pas toujours votre alliée !

Au même moment, sa braguette émit une surprenante clarté. Que la pièce d'étoffe couvrant ce qui devait rester caché scintille, ne manqua pas de surprendre son noble propriétaire ! Le halo bleu engendré par cette curieuse source lumineuse eut au moins le mérite de dévoiler à Othe les pisteurs embusqués.

Cinq gaillards à la mine patibulaire observaient avec un mélange de crainte et d'excitation leur victime. L'un d'eux, particulièrement robuste et de forte taille, semblait perplexe, hésitant entre charger et décamper. Othe n'osait pas bouger, de peur que la clarté magique disparaisse ; ses adversaires l'entouraient, ne lui laissant aucune échappatoire.

— Co... Comment tu produis cette lumière ? bredouilla celui qui devait être le chef. C'est un feu follet en provenance du Royaume des morts ?

« Ces brutes sanguinaires ont peur d'une simple illumination ! » réalisa Othe. Il devait à cette manifestation surnaturelle d'être encore en vie ; il fallait profiter de l'aubaine... bien que lui-même ne fût aucunement rassuré.

— Profanateurs ! Vos actes impies ont offensé les Dieux ! proclama-t-il d'une voix de stentor. Seule la fuite vous sauvera !

L'air effrayé, les guerriers superstitieux se dévisagèrent, sans savoir quel parti prendre. Le plus grand se décida tout à coup, avançant d'un pas.

— Foi de Magog ! Nous allons voir si ta flamme diabolique résiste à la pointe de ma lance !

Il leva celle-ci au-dessus de sa tête, s'apprêtant à la projeter de toutes ses forces sur le foyer lumineux.

Mais un phénomène extraordinaire se produisit, paralysant tous les guerriers. La lueur azurée s'éleva doucement à hauteur de leur proie ; puis, peu à peu, son intensité augmenta. Effrayé, Othe se plaqua dérisoirement contre le tronc d'un arbre, tandis que ses agresseurs s'agitaient frénétiquement.

— Tue ! Tue ! Le possesseur de cette magie noire ! hurla Magog, plus par peur que par fureur.

Mais avant que les pisteurs ne s'exécutent, une onde puissante se propagea à la naissance de la lueur, balayant les mercenaires tels des fétus de paille. En une fraction de seconde, tous furent projetés au loin, s'écrasant contre les arbres. Un silence religieux succéda au souffle produit par l'énergie libérée.

Othe se tâta les membres et le torse, persuadé de découvrir dans sa chair d'horribles blessures. Rien ! L'intensité lumineuse diminua comme un cœur qui arrêterait de battre ; l'ancien édile se hasarda à tendre la main. Ses doigts se refermèrent sur un vulgaire caillou : le débris qu'il avait dissimulé dans sa poche apparemment trouée ! Serait-ce lui, par sa seule volonté, qui aurait déclenché un tel cataclysme ?

Il caressa machinalement l'éclat, envahi par un sentiment de fierté. Ainsi, Morgaste ou Alceste ne seraient pas les seuls à maîtriser le pouvoir de cette mystérieuse pierre ? Othe se rengorgea, imaginant les bénéfices qu'il pourrait retirer d'une telle découverte. Il s'apprêtait à remettre à sa place l'objet, lorsqu'une voix retentit derrière lui :

— Seuls certains Élus peuvent s'attribuer cette relique sacrée.

De surprise, Othe laissa échapper le fragment, qui roula au pied de l'étranger. L'homme, vêtu d'un manteau de couleur anthracite, se baissa pour le ramasser et le déposer avec précaution au creux de sa main. Son contact raviva la flamme bleutée dont la lueur éclaira le visage masqué par une ample capuche. La coloration indigo des iris de l'inconnu fascina Othe. Sa taille aussi : celui-ci mesurait au moins une toise, équivalant à six pieds !

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? s'enquit Othe Monclart, reculant prudemment.

Retirant sa coiffe, l'homme dévoila une longue chevelure, aux mèches ténébreuses et soignées, encadrant un large front. Une mâchoire carrée et saillante renforçait l'assurance qui se dégageait de sa personne.

— Mon nom ne vous dira rien ; contentez-vous de m'appeler « Aubert », daigna-t-il répondre. Je ne vous veux aucun mal : ne vous ai-je pas sauvé la vie ?

Le conseiller comprit que le fragment s'était activé grâce à la présence du nouvel arrivant et non par sa propre volonté. Il n'éprouva pas longtemps de déception, car déjà, son sauveur inattendu poursuivait son chemin, sans plus se soucier du rescapé qu'il abandonnait.

— Attendez ! s'exclama Othe. Laissez-moi vous accompagner !

Sans se retourner ni acquiescer, Aubert ralentit en guise d'invite ; Othe lui emboîta le pas, incapable de savoir où cela le mènerait.


Longueur approximative de 1,80 m


L'écriture du tome II, provisoirement  intitulé "Les Fragments Réunis" avance. Déjà, j'ai écrit 185000 signes (espaces compris), soit environ un tiers du tome II. Je prévois de le terminer (dans le meilleur des cas, au premier trimestre 2018. J'espère qu'il sera encore meilleur que le premier tome !

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !