Chapitre 4 - Exil (2)

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Cela l'occupa un long moment, pendant lequel il ne sentit plus que le frottement de la lame contre sa peau humide, dans un geste régulier, ponctué par le cliquetis du bol et le clapotis de l'eau, enveloppé par l'odeur musquée du savon à barbe. Quand, enfin satisfait, il reposa le rasoir et se frictionna les joues à l'aide du linge, la porte s'ouvrit de nouveau, laissant entrer Tora.

– Ah, frais et dispos ! constata-t-elle avec joie. C'est bien.

Eusebio ne put s'empêcher de rougir et enfila vivement son caftan. Tora dissimula son sourire derrière sa main.

– Je suis Archiatre, Eusebio, j'ai déjà vu un homme nu.

L'herboriste n'osa pas demander si elle l'avait vu dans son plus simple appareil – après tout, elle s'était chargée de lui à son arrivée à Pizance... À cette pensée, il se sentit sa peau le brûler un peu plus. Eusebio toussota pour cacher son malaise.

– Tora, pourquoi m'enfermez-vous ? éluda-t-il.

– Vous êtes dans une infirmerie, répondit-elle. C'est la règle. Les malades et les blessés sont isolés dans leur chambre.

La jeune femme rassembla les ustensiles sur le plateau, recouvrant le tout du tissu, puis elle se redressa, les mains sur les hanches, et l'observa d'un œil sévère.

– Mais maintenant que vous êtes remis, vous allez pouvoir quitter ce quartier. Venez avec moi.

L'apothicaire la suivit dans le corridor. Tora laissa la porte ouverte derrière eux et fit un signe au même homme qui, quelques instants plus tôt, avait apporté à Eusebio le nécessaire de toilette. L'herboriste comprit que sa chambre allait être nettoyée avant d'accueillir un nouveau malade.

Ils passèrent devant des portes en enfilade, toutes semblables à celle qui fermait sa chambre, munies chacune d'une serrure simple. Quelques-unes étaient entrouvertes et laissaient voir des personnes affairées – certaines pliaient des draps, d'autres ouvraient les fenêtres... Une odeur piquante, mêlant l'eucalyptus et le bois de rose, flottait agréablement aux narines. Ils quittèrent l'infirmerie et gagnèrent une autre partie de la Muraille. Eusebio perdit vite le compte des corridors, détours et galeries traversés.

Enfin, Tora le fit entrer dans une vaste salle carrée, dont les murs étaient entièrement couverts de casiers en osier, proprement alignés. La femme au port altier, assise à la longue table de bois brut qui trônait au milieu de la pièce, semblait plus âgée que le monde. Des éclairs bleu acier illuminaient ses yeux, dans un visage à la peau parcheminée et ridée comme une vieille pomme. De longs cheveux d'un blanc soyeux cascadaient sur sa nuque. Elle semblait absorbée par ce qu'elle avait sous les yeux, sans se soucier visiblement de la fraîcheur des dalles contre ses pieds nus. Eusebio fixa d'abord sans comprendre ce qu'elle tenait à la main, avant de réaliser qu'il s'agissait d'un calame en os, que la femme trempait dans un flacon d'encre noire avant d'appliquer sur ce qui semblait être un registre.

L'herboriste cligna des yeux, captivé par cette vision céleste. D'un geste harmonieux, régulier, aérien, comme s'il s'était agi de la chose la plus naturelle au monde, la femme écrivait sur une liasse de parchemin neuf, assemblé en un cahier épais. Le reste de la table, jurant avec l'aspect propre et rangé de la pièce, était recouvert d'un fouillis indescriptible de pages raturées et chiffonnées, de livres ouverts ou fermés, de plumes et de calames, à tel point qu'elle en débordait jusque sur le sol. Eusebio, habitué au mieux à rencontrer çà-et-là de petits ouvrages abîmés, n'avait jamais vu, rassemblés en un seul endroit, autant de livres. Même la bibliothèque du Régent faisait pâle figure à côté de ce fatras de feuilles de parchemins, certaines reliées de cuir travaillé à l'or fin, d'autres laissées libres.

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