Chapitre 2 - Frimas (2)

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Au terme d'une longue journée de voyage, Eusebio finit par atteindre l'un des quelques refuges agencés çà et là par les commerçants itinérants. La vieille cabane en bois, adossée à un tronc noueux et centenaire gravé d'un merle chanteur, n'était pas spacieuse, mais avait le mérite d'être confortable. Eusebio débarrassa Kukka de la selle et des sacoches, et laissa la jument grignoter quelques grains dans le creux de sa main, avant de rassembler des feuilles sèches pour tapisser le sol humide de son repaire. Une large trouée entre deux rondins en constituait la seule ouverture ; une couverture rapiécée, étendue en travers de l'ouverture béante, préservait les hôtes des courants d'air froids et de l'humidité. Eusebio dénicha dans un angle une assiette, des couverts en bois et quelques ustensiles, dont un pot ébréché qu'il essuya du coin de son manteau et remplit de l'eau que contenait sa flasque.

En plus du grain et des carottes pour Kukka, Abbott avait glissé dans les fontes l'un de ces antiques briquets à alcool, un objet très prisé des voyageurs. Le palefrenier l'avait peut-être déniché à Dixy, lors de l'Assemblée annuelle, en échange d'un poulain. Le briquet permettrait à Eusebio de démarrer un feu rapidement, pour peu qu'il rassemble suffisamment de bois et de feuilles secs.

Bientôt, de petites flammèches vinrent réchauffer les doigts gourds d'Eusebio. Il cala quelques pierres autour du foyer, disposa le pot sur les braises, et jeta dans l'eau réchauffée quelques herbes à thé, qu'il laissa infuser. Kukka paissait un peu plus loin. Eusebio puisa dans les victuailles d'Elya un morceau de pain, du fromage, des tranches de saucisson et quelques fruits pour son dîner, puis partit en quête de simples autour de la cabane.

Le crépuscule étendait ses chapes de brouillards obscurs ; la lande se fondait dans les ténèbres, à peine éclairée par un faible croissant de lune. Les contours squelettiques des arbres et des pierres taillées, le long de la route, semblaient flotter, tels des fantômes muets. Eusebio déplia la couverture de laine prêtée par Gabe et s'en enveloppa du mieux qu'il put, laissant Kukka, protégée par son pelage d'hiver et sa résistance naturelle, s'abriter tranquillement contre les rondins de la cabane. La nuit, sèche et froide, s'installa tout à fait ; Eusebio finit par s'endormir, au son du vent léger qui sifflait dans les interstices de son refuge et de la respiration sereine de la jument, à peine troublée par le hululement ou le vol de quelques chouettes.

***

Un doux renâclement de Kukka le réveilla dès l'aube. L'air vif lui piqua les joues et le cou alors qu'il ajustait son manteau de voyage et pliait la couverture. Après avoir sellé la jument et replacé le licol, Eusebio reprit son chemin. Il ne tarda pas à quitter les dernières terres agricoles pour la lisière de la forêt, mettant pied à terre et guidant Kukka parmi les épais buissons de fougères et de ronces, s'enfonçant sous les frondaisons en grande partie dépouillées. Un tapis dense de feuilles rousses craquait sous les pas d'Eusebio et de sa monture. Les chants de quelques oiseaux lui parvenaient, sur les branches au-dessus de lui.

Eusebio se repérait grâce aux entailles figurant de l'ivraie, qu'il avait gravées dans l'écorce à mesure de ses pérégrinations. Ses voyages réguliers autour de son village l'avaient amené à bien connaître cette forêt, que l'on avait surnommée « Grinçante » à la suite d'une triste légende – autrefois, bien avant le Renouveau, chaque branche de chaque arbre avait servi à pendre quelqu'un, disait-on, et aujourd'hui encore, l'on pouvait entendre les cordes grincer lorsque la brise se levait au crépuscule. Pour Eusebio, les recoins herbeux et les sous-bois caillouteux recelaient des ressources utiles pour ses préparations. Pour les villageois, la forêt Grinçante était un Non-Lieu, tourmenté par les âmes perdues, et Eusebio, connu pour s'entendre avec elles.

***

Il était arrivé un matin d'Asclepios avec un groupe de marchands itinérants qui s'était installé pour les fêtes du Gardien. Le Régent du village, en échange d'un remède contre la maladie infantile qui touchait son fils, proposa à Eusebio de reprendre l'ancienne apothicairerie, laissée à l'abandon bien des années auparavant. Plus encore que la disparition de son maître, Zigmund Hasko, c'est l'accès que lui accorda le Régent à sa bibliothèque personnelle qui poussa Eusebio à se séparer de sa troupe de marchands itinérants et à s'installer au village. Des ouvrages comme ceux que possédait le Régent n'étaient pas monnaie courante, et sa collection passait pour être la mieux fournie de la région.

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