Le pic du Brûlé

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 Parc de la Gaspésie (août 1998)  

— Crois-tu que nous verrons des orignaux ? demandai-je entre deux pas.

— Je le souhaite et mon appareil photo est prêt, me répondit mon conjoint entre deux souffles.

Mon compagnon de trekking et moi marchions côte à côte sur le sentier large et herbeux qui monte jusqu’au lac Gouache, dans le parc de la Gaspésie. L’anticipation de cette observation tant espérée, ajoutée au bonheur de nous retrouver en forêt, poussait allègrement nos pas sur la pente douce. 

Pourtant, la chaleur écrasante de cette journée du mois d’août était plutôt désagréable. Si la température de 28˚ C gardait l’air ambiant encore respirable, l’humidité qui l’accompagnait nous donnait l’impression de marcher dans une étuve. Déjà, même en ce début de promenade, la sueur couvrait complètement notre peau et coulait abondamment sur notre visage. Malgré l’inconfort, nous étions très heureux. L’expédition choisie aujourd’hui, une boucle de 13,4 km, nous amènerait jusqu’au pic du Brûlé. La dénivellation n’étant que de 290 mètres environ, nous avions prévu une balade plutôt facile de quatre heures... cinq heures si nos âmes contemplatives décidaient d’ajouter de longs arrêts pour se pâmer devant la beauté de la région. Une habitude agréable qui s’est immiscée dans nos randonnées depuis si longtemps…

En raison de la chaleur accablante, nos sacs à dos contenaient plus d’eau que d’habitude, ce qui les alourdissait momentanément. Tout comme les sandwichs, les fruits et les noix, le liquide supplémentaire disparaîtrait au fil de la journée, allégeant d’autant nos bagages. Il n’y resterait que nos imperméables, quelques vêtements de rechange et le nécessaire de survie : une lampe de front, un nécessaire pour faire un feu, une boussole, un couteau Laguiole, des informations sur le sentier, une trousse de premiers soins, un cellulaire… En montagne, on ne sait jamais… il vaut mieux prendre quelques précautions…

La randonnée balisée propose d’abord une grimpée abrupte dans la montagne pour ensuite longer le bord du massif des Chic-Chocs par le sentier des crêtes; l’aventure se termine par un retour en douce dans la vallée du lac Cascapédia par le sentier de l’orignal et une visite au lac Gouache. Plusieurs orignaux ayant été vus récemment dans la vallée, nous avons choisi de parcourir la boucle en sens inverse. En effet, notre habitude de commencer nos expéditions très tôt le matin, avant tout le monde d’ailleurs, augmente nos chances de pouvoir observer ces magnifiques cervidés au moment de leur déjeuner.

La première partie du sentier se colle à l’une de ces routes coupe-feu qui servent à la protection du parc de la Gaspésie. Bien aménagée, la piste nous permet de marcher côte à côte, sur un tapis herbeux… du gazon presque. La randonnée est facile et agréable. Malgré l’excitation qui marque toujours nos pas en début d’aventure, nous profitons du moment pour écouter la nature se réveiller sous le soleil ardent. Un petit rongeur, une musaraigne probablement, fait bouger les hautes herbes en bordure de la forêt; un écureuil gris court sur une branche; un pinson chante au-dessus de nos têtes. Le bruit strident d’une cigale étouffe momentanément le son d’un ruisseau qui coule tout à côté. Au fond de la forêt, un pic-bois travaille avec acharnement. C’est tellement agréable… on se croirait au paradis…

Nous prenons notre temps pour mieux absorber les sons et les odeurs de la nature qui nous entoure. Puis nous arrivons finalement aux abords du lac Gouache. Aucun orignal ne broute au bord de l’étendue d’eau. Nous sommes déçus. Ce n’est pas l’absence des cervidés, dont nous respectons les allées et venues, qui nous préoccupe, mais plutôt le fait que nous ne soyons pas les premiers visiteurs sur ce site. Plusieurs personnes y sont déjà… elles se seraient levées au milieu de la nuit afin d’arriver ici aussi tôt. De toute évidence, leur appareil photo en main, elles espèrent voir un élan d’Amérique avant de continuer leur randonnée. Ces touristes ne réalisent même pas que leur comportement bruyant est la cause principale de la fuite des grands ongulés. Irrités par le dérangement, ces animaux préfèrent rester loin des humains. Toute l’histoire offusque mon cœur de biologiste : est-ce que nous empêchons ces gros mammifères de se nourrir adéquatement ? Je sais pourtant que les orignaux peuvent trouver leur nourriture partout en forêt. Notre présence ne fait que les priver de leur nourriture préférée, les herbes tendres et mouillées des rivières et lacs.

Deux Québécois en vadrouille en montagneLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant