Chapitre 2 (partie 3)

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Je n'eus pas le temps de réagir. Déjà, une nouvelle directive claquait à mes oreilles – j'étais trop « raide ». Je me déhanchai de manière exagérée, frisant avec le ridicule, et entendis aussitôt un « beaucoup mieux » – ce qui en soit n'avait aucun sens ! –, je tentai de trouver le courage de lui répondre. Pour une fois qu'un mec canon s'inquiétait que j'aie froid et me pressait contre lui, nue comme un ver, sans m'infliger une érection, il fallait que je sache plus que son foutu nom !

Une grosse heure passa. Nous avions fait un paquet de photos, le photographe avait toujours l'air déçu. Au moins il était constant ! Cela paraissait une habitude chez eux : on se retrouvait à avoir envie de baisser la tête, de se flageller avec nos extensions en cheveux synthétiques d'être si nuls. Ou moi en tout cas.

— On fait une pause ! On va regarder ça sur ordinateur, décréta soudain le photographe, arrêtant de nous mitrailler comme un furieux.

Les assistants se dispersèrent, certains vérifiant les spots, d'autres allant prévenir les maquilleuses de faire des raccords. Gênée à nouveau, je ne pus m'empêcher de poser les mains sur ma petite poitrine. Dans ce contexte, elle me semblait tout juste bonne à cacher. Heath, je pouvais enfin l'appeler par son prénom, parlait à deux mètres de là avec l'autre mannequin masculin. Il s'était éloigné sans vraiment me prêter attention, ce qui me fit douter de mes impressions. Et la fameuse connexion ? Je l'avais rêvée ? Je devais faire le premier pas, oui ou non ? Trouvait-il lui aussi qu'avec ces seins plats que j'avais collé à son torse, ça ne méritait pas de me draguer au final ?

Nos yeux se croisèrent. Il avait un regard gris bleu, peut-être plus de bleu que de gris, mais ça se disputait dans ses prunelles. Je me perdis un instant dans ce contact inattendu. Si mes seins ne lui plaisaient pas, il n'en laissa rien paraître. La manière dont il me dévisageait était tout, sauf indifférente. La tension dans mes épaules se dénoua. Alors je pensai à ma matinée de merde. À ma façon de me sentir paumée, insignifiante... anodine. Je voulais être vue. Je marchai donc jusqu'à lui et me lançai :

— Moi, c'est Ellen. Je n'ai pas pu te répondre tout à l'heure.

Il me sourit, avec une expression ambiguë. Pas vraiment gentille, je ne savais comment l'interpréter.

— Ravi. On va prendre un café ?

Je hochai doucement la tête, et ça commença ainsi.

Le café, nous le passâmes à parler des dernières séances photo que nous avions faites. Il bossait beaucoup pour le milieu de la mode masculine et des magazines assez connus. Moi, j'étais plus cantonnée aux rôles de figuration et à quelques pubs. Autant dire qu'il avait plus de galon que moi dans le métier : la mode était toujours le plus recherchée et difficile à décrocher. Rien à voir avec ma pub pour des céréales de régime ou une pharmacie du centre qui m'avait employée pour représenter leur image. Heath me raconta quelques anecdotes.

— Donc, le type est venu nous demander si ça ne nous embêtait pas de poser à poil à côté des futals, conclut-il.

Je fronçai les sourcils.

— À côté ? Je ne comprends pas.

Il eut un rire bref, presque sarcastique. Si je le pris pour moi, presque blessée, je remarquai à son air qu'il se rappelait en fait de la scène qu'il me décrivait. Putain, va falloir arrêter la paranoïa aiguë, sérieux ! On ne se fout pas tout le temps de toi ! En plus, cela faisait plusieurs fois qu'il agissait ainsi depuis le matin. Il semblait un peu moqueur, utilisant facilement le sarcasme et la dérision, armes qui me rendaient vite nerveuse. Assez étrangement, vu l'attirance que je ressentais de plus en plus pour Heath, ça me fit penser à Caden. C'est ce que je préférais chez mon jumeau. Une espèce de répartie acerbe et classe, quand je m'embourbais dans la recherche d'une pique.

Heath hocha la tête, cette même lueur taquine dans les yeux.

— Selon lui, ça mettrait d'autant plus en valeur le produit.

— De ne pas le porter, en fait ? répétai-je un peu bêtement, tant je trouvais cette histoire irréaliste.

— Ça en dit long sur le vêtement de merde !

Cette fois, on éclata de rire, ayant sans doute autant subi l'un comme l'autre des tenues mal finies ou mal coupées, et qui une fois sur nous paraissaient presque pires.

L'assistant plateau qui coordonnait l'équipe passa la tête par la porte de la salle de pause.

— On recommence !

Je jetai mon gobelet en carton et pris les devants. Alors que je précédais Heath sur le plateau, je sentais sans équivoque son regard sur mon dos nu, la serviette pendant toujours autour de mon cou pour cacher mes seins.

Il n'y avait presque aucune chance pour que je me plante : je lui plaisais. Sa manière de me détailler, de sourire... Je n'étais pas folle. Il savait emballer et séduire comme beaucoup de mannequins, c'était presque notre gagne-pain. Mais là, je pressentais le fameux truc en plus. Aucun mec ne m'avait pas semblé aussi renversant depuis David, le gars de ma classe de première, quand j'étais encore en France. Des années-lumière avant, quoi.

Une fois dans le cercle lumineux des projecteurs, je repris mon attitude de mannequin, accentuant mon déhanchée, la moue boudeuse et virant la serviette illico. Je ne voulais pas avoir l'air trop prude en face de la blonde à cheveux courts. Déjà qu'elle était plus maigre !

— De la passion ! J'ai besoin de sexy, que ça sente la baise mais sans vous désaper ou montrer vos nibards, c'est clair ? lança le photographe, visiblement toujours en forme.

Je retins mon soupir, sachant pertinemment qu'il ne fallait jamais laisser paraître son agacement dans ce métier.

— Bon, tu m'excuseras... prévint Heath, avant de m'attirer contre lui.

Il agrippa mes reins et se pencha sur moi. Instinctivement, je ployai en arrière pour l'éviter. J'entendis le bruit du déclencheur : le photographe nous mitraillait. Quelque part, ça n'était pas trop difficile de simuler une « envie de baiser » avec Heath. J'aurais préféré le cacher quand on me demandait le contraire. Mais l'attitude un peu agressive de ce dernier m'y aida. Je rentrai dans le jeu, collant mes hanches aux siennes, remontant ma jambe légèrement le long de la sienne pour m'y crocheter.

— Bien, la brune ! Enfin, ça ressemble à quelque chose !

J'ignorai le photographe. Mes yeux ne quittaient plus ceux de Heath. Je détaillai la teinte particulière, la forme de sa mâchoire que j'eus envie de caresser. Il avait de belles lèvres, un peu insolentes, pour un mec. Le genre « Ose t'approcher, si t'as le cran ». Et je n'avais pas ce cran.

Mais peut-être que je n'en avais pas besoin. Sans prévenir, il se pencha, m'embrassa à pleine bouche, un bras fermement plaqué dans mon dos. Mes paupières se fermèrent. C'était un aveu de trop, je ne simulais plus et tout le monde devait s'en rendre compte sur le plateau. Pourtant, sa bouche taquine contre la mienne me poussait à lâcher prise.

Il avait un goût de café, la peau douce, et son souffle semblait si bien s'accorder au mien. Quand sa main remonta, prenant en coupe le haut de ma nuque sous mes cheveux, un frisson me parcourut. La fameuse nuée de papillons qu'on attend toutes lors d'un baiser apparut aussitôt, s'ébrouant pour se soulever en moi. Je sentis nettement les pointes de mes seins se dresser, et sûrement lui aussi, pressée comme je l'étais contre son torse.

Paniquée, je rouvris les yeux. Nos regards étaient peut-être différents de tout à l'heure, moins joueur, plus sérieux. Mais je ne savais pas si c'était moi qui voulais y croire ou si c'était réel. Il y avait eu un peu de magie entre nous. C'était si bon, si loin de tout ce quotidien terne dans lequel je m'engluais. Son goût me restait, entêtant.

— On se voit après, affirma-t-il simplement.

L'envie que je lus dans ses yeux me réchauffa toute entière. J'aimais en être la cause. Je finis seulement par acquiescer.

FIN DU FLASH BACK

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