Chapitre 2 - Partie 1 - L'héliade

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Le mnémotique s'arrêta et Pierre, affalé sur le canapé, bâilla. Il jeta un coup d'œil à la petite horloge posée sur la table basse, en face de lui. Avant d'arriver ici, il n'en avait jamais vu de pareille. La provenance de l'objet se devinait aisément. À l'arrière, sur le gros bloc noir pour mettre du carburant, on déchiffrait encore une écriture, une signature qui, jadis, passait pour universelle : Made in China...

Il se pencha, saisit l'artefact, le retourna et observa la magie se mêler à l'antique technologie humaine.

Le cache en plastique qui fermait le boîtier noir n'existait plus. Deux ressorts s'y faisaient face, un peu décalés l'un par rapport à l'autre. Autrefois, on y glissait des petits cylindres jetables. Aujourd'hui, un sortilège vert allait et venait entre les deux, paresseusement. Il s'enlaçait autour des courbes de métal puis repartait sans hâte vers l'opposé.

« Ça a un côté hypnotique. »

Pierre sourit. Il aimait parler seul et savourait chaque jour sa liberté de pouvoir le faire. Avec son demi-frère, mieux valait ne pas se laisser aller à ce genre d'excentricités. L'homme disait qu'il avait hérité ça de leur mère... et c'était loin d'être un compliment.

Fillip ne l'aimait pas, il avait grandi avec son père et, pour une raison qui échappait à Pierre, haïssait la femme qui les avait mis au monde. Ils s'étaient rencontrés quatre ans plus tôt. Le notaire, chargé d'assurer les dernières volontés maternelles, avait débarqué dans le minable appartement de l'Iskaarien, à Sofia, Pierre à sa suite. L'adolescent pensait alors faire la connaissance avec le frère qu'il n'avait jamais eu. La désillusion s'était avérée brutale et amère.

Il reposa la petite horloge. Au centre d'incarcération fédéral, durant les huit jours passés là-bas, il avait fermé sa gueule. Les fédés n'attendaient qu'un prétexte pour lui appliquer la peine capitale. Le gouvernement aurait fait de lui un exemple, l'Ordre, un martyr.

Des mnémotiques de drame, il s'en était joué des dizaines dans sa tête. Dans les plus extravagants, Fillip défonçait la porte de sa cellule à main nue et l'étranglait en hurlant qu'il n'avait qu'à mourir salement, comme un humain.

Pierre était persuadé que son frère avait appris sa trahison. Il avait volontairement rejoint l'ennemi en facilitant l'évasion de Mattéo Muspell. Fillip devait garder ça pour lui. Il devait avoir honte de lui. Une telle disgrâce ne sied pas au sorcier le plus puissant de la Fédération...

Le jeune homme quitta son confortable canapé et se posa en face du jardin. Un fauteuil et une desserte attendaient qu'un spectateur contemplatif s'installe devant la large baie vitrée. Pierre aimait s'asseoir là. La verdure chatoyante de l'impeccable pelouse cascadait en pente douce jusqu'à un merisier blanc, au fond de la parcelle. Des sortilèges décoraient ses branches tordues d'une kyrielle de lucioles de lumière chaleureuses. La nuit naissante peinait à imposer son ombre à ce petit coin de quiétude.

Pierre soupira et colla son front contre la vitre froide. Il n'avait pas le droit de sortir, condamné à observer sans jamais profiter. La fenêtre elle-même avait été traitée d'un charme sans teint. Personne ne devait le voir, personne ne devait savoir où Amalia le cachait.

La sorcière s'avérait être une hôte parfaite, même si leur cohabitation s'était avérée difficile les premiers jours. Le lendemain de son arrivée, alors qu'ils mangeaient à deux dans un silence pesant, elle s'était levée sans prévenir. Il avait sursauté et raclé sa chaise contre le carrelage. Son geste vif avait surpris Amalia et il s'était retrouvé en joue, tremblant de peur sous la menace de son concentrateur chargé. Il avait mis quelques heures à s'en remettre. Le message était clair : elle serait toujours alerte.

Depuis, l'ambiance s'était considérablement détendue. Ils mangeaient souvent ensemble, ils parlaient, elle ne l'attaquait plus... En un mois, il en était venu à l'apprécier et espérait le sentiment partagé.

La fédérale ne lui avait jamais posé la moindre question sur l'Ordre. Au contraire, elle déviait la conversation lorsqu'il s'appesantissait trop sur le sujet. En sauvant Mattéo, il ne s'imaginait pas que quelqu'un de la Fédération le prendrait effectivement sous son aile. Son frère, lui, ne s'était jamais donné cette peine.

La sorcière avait l'âge d'être sa mère et, de fait, agissait comme telle. Jamais il n'avait été envoyé dans sa chambre avec une telle autorité. Les héliades imposaient naturellement leur volonté aux autres. La Magistre n'était pas ordinaire. Ses pouvoirs ne semblaient pas l'affecter.

Ce soir, Amalia travaillait plus tard. Elle lui avait dit de ne pas l'attendre si elle n'était pas rentrée à vingt et une heure.

À force, il connaissait la maison par cœur, ou du moins toutes les pièces accessibles : une demeure coquette, spacieuse, décorée avec goût, mais trop grande pour une femme seule.

Combien de temps vivrait-il ici ? Il n'en savait rien, il ne voulait pas répondre à cette question. Pour l'heure, il se demandait s'il mangeait maintenant ou s'il patientait jusqu'à ce que son hôte rentre des bureaux fédéraux.

À cette pensée, Pierre sourit, amusé. Le petit frère de Fillip vivait chez l'un des Magistres de Zerflingen. Cocasse situation...

Le jeune homme décida d'attendre Amalia. Il quitta son fauteuil et traversa la salle à manger. Une grande table, qui avait l'air de n'avoir jamais servi, occupait presque tout l'espace. Il trouvait cela triste. Amalia lui paraissait triste. La mort de Dan devait l'avoir beaucoup affectée.

Il attrapa du café dans la cuisine et le prépara en se demandant si Dan vivait ici, avant. Amalia lui avait beaucoup parlé du sorcier.

Quand le breuvage, un peu trop clair pour être suffisamment infusé, lui parut prêt, il s'attabla dans le salon, et attendit.

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