Chapitre IV - Partie 3

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- Quoi, répondit ce dernier, c'est vrai, je l'avais complètement oublié !

- Mais comment ai-je pu ne pas penser à lui ! Je suis un meutier quand même !

- Bon, commença Geldrog, où l'avez-vous vu pour la dernière fois ?

- Avant notre capture, à six jours de voyage vers le sud.

- Merde ! Dans ce cas, dit Geldrog en plissant le front, est-ce-que quelqu'un possède quelque chose que ce loup a touché dans les deux dernières semaines ?

- Je crois, dit Gaerald, mon collier. Il le représente.

- Donne-le-moi ! Je vais jeter un sort dessus, on devrait pouvoir savoir où il se trouve. »

Geldrog enduit le collier de Gaerald de nombreuses herbes et mixtures étranges en marmonnant :

« Si on lie le collier avec l'animal, et l'animal avec une boussole tykaty... On devrait pouvoir connaître sa position. Dorian, va chercher une boussole tykaty sur mon bureau. C'est comme une grosse boule métallique, tu la reconnaîtras. » Dorian s'exécuta et revint après quelques longues minutes en portant une grosse sphère ouvragée couverte de glyphes. Gaerald suffoquait et se sentait coupable d'avoir ainsi abandonné son ami. Geldrog s'en saisit et d'un mot, il ouvrit l'objet en deux. Dans l'interstice ainsi révélé, il plaça le collier poisseux d'onguents et il referma ensuite l'étrange boussole :

« C'est de la magie brune, apprise d'un tykaty lui-même. C'est très efficace quand on la maîtrise bien. » Geldrog marmonna une longue incantation puis ferma les yeux. Son cou s'arqua alors en un angle improbable et les yeux du magicien devinrent entièrement noirs. Sa respiration s'arrêta complètement durant les deux minutes que durèrent le sortilège. Au bout de ces longs instants, Geldrog redevint normal et dit :

« Il est à trois heures de cheval au sud d'ici, on dirait qu'il te cherche Gaerald. » Le jeune homme soupira et se mit à pleurer :

« Merci, merci ! Tu ne sais pas à quel point tu me sauve la vie ! » 

Aussitôt, Dorian fit monter son ami sur la croupe de son cheval et se lança à la suite de Geldrog, vers le sud. Trois heures plus tard, ils virent Lyn, famélique et apeuré. Il semblait bouleversé bien plus profondément qu'il ne devrait l'être. Un fois à ses côtés, ils remarquèrent qu'il portait des traces de lutte. D'autres prédateurs avaient dû lui sauter dessus alors qu'il cherchait à se nourrir. Gaerald sauta à bas du cheval de Dorian et fonça enlacer Lyn :

« Lyn ! Lyn ! Tu es vivant ! » Le loup sautait de joie et jappait avec émotion. Gaerald était secoué de lourds sanglots et ne cessait de s'excuser auprès de son ami de toujours. Une fois les retrouvailles terminée, Geldrog jeta un œil au ciel et grogna :

« Bon, la nuit va pas tarder à tomber. Montons le camp. » Sur ce, il se mit à creuser un trou pour le feu tandis que Gaerald et Lyn allaient chercher du bois sec. Dorian veillait sur Morgane avec toute l'attention d'un père. Peu après, un feu brûlait lentement dans la cavité creusée par Geldrog. Les trois hommes déjeunèrent de lard et de fruits secs. Un fois rassasiés, Gaerald s'endormit contre Lyn et Geldrog tenta de faire boire un peu d'eau à Morgane. Elle ouvrit difficilement les lèvres et bu quelques gorgées avant de retomber dans un sommeil agité. Dorian et Geldrog l'allongèrent près du feu et de Gaerald et se mirent à discuter :

« Tu crois que Morgane sera debout demain, demanda Dorian ?

- Peut-être, si on maintient le feu assez longtemps.

- C'est vraiment la première fois que j'entends parler d'un meutier qui se sépare de son loup sans s'en rendre compte. C'est étonnant.

- J'y ai réfléchi pendant le voyage, avoua Geldrog, et je ne vois qu'une seule explication.

- Ah bon ! Laquelle ?

- Rien de sûr, ne lui en parle pas. Seule Irau pourrait confirmer ma pensée.

- Irau ?

- Le chamane que vous cherchez. Je l'ai rencontrée il y a longtemps. Mais n'en parlons plus.

- D'accord, si tu veux. Donc, questionna Dorian avec un regain d'intérêt, quelle est cette potentielle explication ?

- Une vielle légende que j'ai retrouvée. Celle de l'Enfant-Paix, tu connais ?

- Non, avoua Dorian, je n'en ai jamais entendu parler.

- Bon, c'est quelque chose qui aurait été créé par les chevaliers-nécromanciens, les prédécesseurs des meutiers, à l'époque de Theobran, soit il y a huit générations. Ce serait un enfant recouvert d'un sort ancestral qui empêcherait toute guerre entre royaumes tant qu'il vivrait. A sa majorité, soit dix-sept ans, cette charge serait transmise à un autre nouveau-né. C'est pour cela que si quelqu'un veut déclencher une guerre, il devrait d'abord trouver et tuer cet Enfant-Paix, selon la légende.

- Gaerald serait l'Enfant-Paix ?!

- Non, dit Geldrog en secouant la tête, la légende mentionne aussi un tatouage de félin qui ressemble étrangement à celui de Morgane. La légende dit aussi que l'enfant-paix aurait un gardien, une personne de son âge ayant la lourde tâche de protéger l'Enfant-Paix. Selon le mythe, le lien entre Enfant-Paix et Gardien serait plus fort que tout au monde.

- Ça expliquerait pourquoi Gaerald a pu s'éloigner de Lyn aussi longtemps, en effet.

- Nous devrons attendre de trouver Irau pour confirmer ces suppositions.

- Observons Gaerald et Morgane, peut être que leur comportement nous donnerait une idée de la véracité de nos pensées.

- Oui, en effet, dit Geldrog, pensif, Dormons, nous pourrons en reparler demain »

Sur ce, les deux hommes s'enroulèrent dans leur cape et s'endormirent presque aussitôt.

*

Dans l'ancien royaume de Brâldur, le camp de Mâel prenait forme. Les palissades de bois couvrant les accès à la grotte se couvraient peu à peu d'énormes rochers et les nains commençaient à s'habituer à ce nouvel habitat : dans une grotte, mais à des centaines de mètres du sol. Ils se rappelaient cette position à chaque fois qu'il traversait le pont vertigineux au-dessus du vide pour faire leur rapport à Mâel. La grotte avant la cascade était son domaine, protégé par quatre de ses plus fidèles serviteurs.

Il avait installé ses quartiers au bord de la falaise. Il rencontrait toujours ses subordonnés sur un balcon sculpté au-dessus de la chute d'eau. Les fragiles arcs de pierres qui le retenaient étaient couverts de glyphes étranges. Les généraux de Mâel, en voyant ce à quoi tenait leur vie, se faisaient toujours plus petits devant leur chef que ce qu'ils auraient fait auparavant. Mâel quittait ses quartiers lorsqu'un tourbillon de flammes rouges, vertes et mauves se forma devant lui. De la gerbe de feu sortit une silhouette encapuchonnée et vêtue d'une cape noire veinée de blanc. Mâel sourit et s'avança vers le pont de pierre au-dessus du vide. Il appela quatre soldats fanatiques et leur susurra à l'oreille :

« Que personne ne vienne nous déranger. Il en va de votre vie. » Il tira ensuite une dague de son fourreau et déchiqueta les oreilles des quatre désignés. Les nains mutilés se placèrent aux entrées du pont et Mâel s'installa aux côtés de l'étrange personnage qui venait d'arriver. Le personnage encapuchonné prit la parole :

« Ton camp grandit bien Mâel Dechtekura... Peut-être pourras-tu redonner à Brâldur se gloire d'antan ?

- Merci, en vérité, c'est cette magie qui m'aide. Je n'arrive plus à savoir qui, d'elle ou de moi, contrôle mon corps.

Tu es toujours aussi faible et naïf... Incapable d'élever notre fils et de comprendre que la Mâ, tu ne la contrôle pas :c'est un cadeau qu'elle t'a fait en prenant possession de toi et en t'offrant de quoi être digne de ton patronyme. » Mâel se tut et soupira.    

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !