Prologue

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  Le 7 janvier 2019

Mon Cher Fils,

Quand tu liras cette lettre, le monde sera bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. Je suis empli de crainte à l'idée de vous laisser, toi et tes frères et sœurs, dans cet univers.

Il y a deux ans jour pour jour, les « recrutements » ont commencé. Les scientifiques avaient besoin de cobayes. À l'époque, nous ne savions rien de cette pratique, mais cela ne présageait rien de bon. Les scientifiques de tous les pays, de tous les domaines étaient appelés dans la nouvelle ville de Saïdu. Notre maison était seulement à quelques pas de l'entrée de la ville.

Nous aurions dû être les premières victimes des « recrutements ». Mais nous y avons échappé.

Des années auparavant, une épidémie a fait son apparition. Les malades étaient très affaiblis et mourraient lentement, incapables de se lever pour se nourrir. La science n'a rien pu faire pour empêcher cette calamité. Et plus elle prenait de l'ampleur, plus nous étions perdus.

Un matin, ils sont venus à notre porte. Deux hommes, plutôt maigrichons avec des petites lunettes rondes et de grandes blouses blanches. Je me souviens que j'ai souri en les voyant, je les ai trouvés un peu cliché. Ils ont posé des questions sur notre famille. Ils nous ont dit qu'on était spéciaux. Ton père et moi avons tous les deux un jumeau. Et les expériences sur les jumeaux se multipliaient dangereusement.

En effet, toutes les personnes ayant un ou plusieurs membres de la fratrie nés en même temps qu'eux ont été plus résistants à ce virus, baptisé « Éther ». L'Éther est une substance chimique qui permet des liens entre les personnes. C'est pourquoi nous sommes plus forts, nous sommes liés de par notre naissance.

Et comme tu les sais, j'ai moi-même eut des quadruplés. Puis cinq ans après, il y a eu toi, Caleb. Et il y a eu le lien, aussi. Tes frères et sœurs l'ont senti, eux aussi. Ils passaient leur temps à te faire pleurer. Mais dès que tu tombais malade, ils étaient tous affaiblis. C'est alors que j'ai compris toute l'importance de ce lien. Un lien physique, si fort, si puissant qu'il finirait par te détruire.

C'est ce genre de lien qui les intéressait. L'équilibre et la force des êtres vivants reposent sur les liens fondamentaux, les liens naturels entre les membres d'une même famille. Un lien considéré comme pur et sans tache, mais que je sais mauvais et destructeur.

Ton père a toujours affirmé que les liens entre frères et sœurs sont importants, mais normaux. Mais il est trop occupé par ses cartes de jeu pour se rendre compte que vous n'étiez pas comme les autres. Son amour pour tes ainés est trop grand pour avouer qu'ils ont une influence néfaste sur toi, le petit dernier, le plus faible de tous, l'enfant du vide.

On nous a demandé de rester dans la maison. Nous avions été choisis. Dès que les scientifiques sont partis, nous avons fait nos valises. Tu n'avais que trois ans. Nous avons pris la décision de partir, mais sans vous. Vous emmenez avec nous, ça aurait été vous condamner à mort. Peu importe où nous irions, quelqu'un finirait par nous trouver. Nous devions vous protéger. C'est pourquoi nous vous avons laissés dans une petite maison abandonnée, le plus loin possible de Saïdu. Puis, je t'ai confié aux plus grands.

Le lien qui unit tes ainées est ceux de la nature, je l'ai toujours dit. Ton père pensait que je parlais de magie ou de forces surnaturelles. Mais je te parle d'un lien bien réel, tout ce qu'il y a de plus naturel. Un lien aussi fort que celui qui relie les quatre éléments : Aïden est le feu, Alizée est le vent, Marius est l'eau et Dimitri est la terre.

Et toi Caleb, tu es le vide.

On pense que le vide n'est rien, mais on se trompe. Le vide est tout, sans lui, rien ne pourrait exister. Le vide est nécessaire. Notre monde est constitué d'éléments, mais ces éléments ne peuvent exister qu'à travers le vide. Et vous, mes enfants, en êtes la preuve vivante.

Depuis ta naissance, mon fils, ils te haïssent. Parce qu'ils dépendent de toi, mais ils ne peuvent l'avouer.

Je t'écris cette lettre comme une dernière requête : s'il te plaît, ne les haïs pas en retour. Reste auprès d'eux, un jour, ils comprendront. Mais reste prudent, ce sont des joueurs, comme ton père. Ils ne te laisseront pas tranquille et ils t'imposeront leurs règles. Et surtout, reste dans l'ombre. Ne t'approche pas de Saïdu. Ne fais confiance à personne.

Je dois m'en aller mon fils, je dois t'abandonner à mon grand regret. Je m'accroche à l'espoir fou qu'un jour, tu me retrouves. Et que ce jour-là, je puisse enfin voir dans tes yeux toute la puissance de l'enfant du vide.  

Anita Galyn

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