Chapitre 1 - Partie 3 - Le Vampire de Stuttgart

414 69 72

La grande carte étalée sur le plan de travail sentait le vieux papier. Sa fragrance se mêlait à celles de l'encre fraîche, du cuir des fauteuils, du bois précieux des bibliothèques. À l'exception du vampire, penché sur son ouvrage, le salon de lecture était vide. Mordret savourait cette quiétude tout autant qu'il appréciait la minutie du travail accompli.

De sa plume, il noircissait les contours de la Fédération. Spectateur privilégié sur lequel le temps n'avait plus d'emprise, le vampire s'improvisait cartographe et, tous les dix ans, il commençait un nouveau papier. Il annotait, à la marge, les faits et dates remarquables de l'époque qu'il traversait.

D'un trait précis, il raya Niémen, à l'est, mais suspendit son geste avant de calligraphier la disparition du fief mécamage. Quelqu'un venait de passer la porte de son établissement, quelqu'un que ses nombreux et complexes systèmes de détection ne parvenaient pas à identifier. Un nouveau client.

Le vampire découvrit la pointe de ses canines d'un fin sourire et, en quelques gestes, fit disparaître son ouvrage. Il ferma l'encrier, essuya sa plume et rangea son matériel. L'inconnu s'installait au bar. Mordret, dissimulé dans l'ombre du couloir, observa la nouvelle venue, non sans surprise.

« Amalia Elfric en personne »

En moins d'un battement de cœur, il se tenait devant elle, derrière le grand comptoir en zinc. L'établissement était plongé dans la pénombre par de lourds rideaux qui masquaient sa vitrine. Cela n'empêcha pas la créature diurne de détailler son interlocutrice qui, d'ailleurs, ne se priva pas pour lui rendre son regard.

« Voilà qui est quelque peu surprenant. Prendrez-vous quelque chose à boire ? demanda-t-il, d'une voix sans timbre.

— Un café, s'il vous plaît, répondit la femme. Vous attendiez quelqu'un d'autre ? »

La sorcière portait un uniforme fédéral impeccable, ses galons témoignaient le prestige de son grade, sans rien divulguer de ses fonctions auprès du gouvernement. Confrère, d'abord influente au sein du magistère de Zerflingen, elle était devenue Magistre Régente du président, depuis la mort de Leuthar.

« Je ne vous attendais pas en personne. »

La créature découvrit le bas de ses canines d'un très fin sourire. Cette dernière affectation, la plus haute fonction que puisse exercer un sorcier, tenait du secret d'État. L'informateur de Stuttgart ne connaissait cette femme que de nom, mais il n'ignorait rien d'elle.

« Mais vous vous attendiez à ce que je vous contacte », conclut-elle dans une expression charmante.

Amalia descendit son regard sur la bouche fine et sans couleur de la créature. Ses lèvres couvraient des pointes dont on ne distinguait que le bout. Il avait les cheveux gris, presque blancs, longs au point de pouvoir être tirés en catogan sur sa nuque. Ses sourcils, comme ses rides, étaient sans doute un peu trop prononcés pour que son visage pût être qualifié de beau. Mais il avait un charme certain, propre à nombre de ceux de son espèce.

On pouvait lui donner quarante-cinq ans, mais il était difficile de déterminer son âge exact. Il avait vécu une époque où le temps usait de ses stigmates sur les hommes avec beaucoup plus de cruauté. Malgré les fins sillons qui parcheminaient sa peau, le vampire conservait une prestance froide, probablement due à la teinte bleu pâle de son regard sans expression.

« Se passer d'intermédiaire peut parfois être profitable à tout le monde », précisa Amalia lorsqu'elle eut terminé de le détailler.

L'Informateur lui servit un sourire poli. Une tasse apparut sur le comptoir devant la sorcière. D'un sortilège, elle la fit glisser jusqu'à sa main.

De délicates volutes de vapeur s'échappaient du café qui embaumait l'air d'une agréable odeur. Amalia Elfric porta le breuvage à ses lèvres et dégusta quelques gorgées, sans lâcher son interlocuteur du regard. Mordret mettait un point d'honneur à offrir les meilleures consommations possible à ses clients de marque. La qualité de la boisson s'avérait bien au-dessus de ce qui pouvait s'acheter sur les marchés légaux de la Capitale.

« Je suis contente de poser enfin un visage sur votre nom... Vous êtes plutôt connu.

— Vous m'en voyez ravi, dit-il sans l'être. Je gagne à être connu, ajouta-t-il dans un trait d'humour. Vous-même avez quelque peu fait parler de vous ces derniers temps. Directement, ou indirectement. »

Son interlocutrice esquissa un fin sourire. Amalia Elfric avait pris part à la récente opération contre l'Ordre. Sa victoire brutale contre Filiskar amenait le tentaculaire réseau du vieux vampire à murmurer son nom avec une crainte nouvelle. Mordret entretenait d'intéressantes hypothèses sur cette femme. Elle s'était montrée fort prompte à secourir le jeune Muspell. Trop prompte pour ne pas attirer l'attention de l'informateur, dont les conjonctures associaient, sans certitude mais de façon séduisante, son nom à celui de l'Once.

« J'irais droit au but, le magistère ainsi que le Haut Commandement de la police, vous remercient pour la rapidité avec laquelle vous nous avez fait parvenir vos informations. Cela nous a permis de secourir, dans les temps, l'otage retenu à la Maison Haute, et de mettre la main sur plusieurs criminels. Nous allons naturellement faire courir le bruit que ces informations vous ont été achetées.

– Vous m'en voyez ravi », répéta le vampire avec tout aussi peu de conviction que la première fois.

Il l'observa quelques secondes avant de concéder :

« Comme vous le savez, ma motivation n'avait rien de patriotique. En transmettant ces informations à Mlle Dagda, je n'ai cherché qu'à la protéger. Je n'avais pas envisagé qu'elle choisirait la voie fédérale, quoique ce fût certainement la meilleure décision à prendre compte tenu de la situation. Cela vous a coûté fort cher. »

Il n'énonçait que des faits dont ils étaient tous deux parfaitement conscients et elle se contenta d'acquiescer, sans le lâcher des yeux. Oui, elle avait perdu Dan, mais elle ne lui offrirait pas le plaisir de réagir à cette allusion.

Le sourire pointu de Mordret laissa place à une expression faciale tout à fait inexistante et il reprit :

« J'accorde fort peu d'importance aux remerciements du gouvernement, mais j'apprécie votre geste. Il me tire de l'embarras. »

Il se servit lui-même un breuvage aux teintes rougeâtres dont il but une gorgée. Le pied du verre tinta avec un bruit mat sur le zinc quand il le reposa, il entrecroisa ses doigts et se pencha très légèrement vers elle. Une façon, sans doute, de manifester son intérêt.

« Vous n'avez certainement pas pris la décision de venir me voir officiellement pour me dire quelque chose que j'aurais de toute façon appris indirectement. »

Son expression vira vers celle d'un prédateur à l'affût.

« Que puis-je pour vous ?

— Vous savez très bien pourquoi je suis là. »

La fédérale fit apparaître un dossier d'une dizaine de feuillets reliés par des petites épingles en cuivre. Ce dossier, Mordret le connaissait, il l'avait lui-même rédigé. Il s'agissait des documents remis à Naola, à destination de l'Once. En s'affichant en possession de ces informations, Amalia prenait le risque d'une dangereuse négociation. L'Informateur de Stuttgart la traquait, il suivait sa piste et, plus que n'importe qui d'autre, s'approchait d'elle. Pourtant, le Chat choisissait de se tenir juste en face de lui.




Les traitresLisez cette histoire GRATUITEMENT !