I - L'homme au balcon

Depuis le début

Elle m'accable d'être encore ici, je suis au fond du trou, mettons un terme à cette existence absurde. Seulement, en suis-je maintenant capable ? Pour le vérifier, je sors sur le petit balcon de mon studio. Sous le ciel sombre d'une nuit sans lune, la pluie se déverse sur moi tel un torrent de larmes. Les seules sources de lumière sont ces innombrables autres cages à lapins qui m'entourent, m'oppressent, et me rappellent à chaque instant la nature insipide de mon existence.

Je suis au quatrième étage, en m'écrasant sur le bitume, je suis certain de la rencontrer. Je pèse longuement le pour et le contre. Je vis depuis trente et un ans déjà, mettre un terme à tout cela est d'une violence inouïe quand j'y pense. Tous ces plaisirs, toutes ces souffrances, ces joies, ces efforts, pour en arriver là. Ces visages que j'ai croisés, ces discussions que j'ai pu avoir, ces souvenirs, ce savoir que j'ai acquis au fil des ans. Rien ne subsisterait.

Non, ces choses ne pèsent plus dans la balance. Les ingrédients sont réunis : je suis seul, l'atmosphère est morose et je me sens suffisamment mal pour le faire. Le dernier rempart vient de s'écrouler. Je me glisse de l'autre côté de la balustrade et lâche prise. Une quinzaine de mètres me sépare de la délivrance, et de toute mon âme, j'emmerde ce monde !

Mon cœur bat plus fort que jamais, c'est extraordinaire, dans ces derniers instants j'ai à nouveau l'impression de vivre.

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Mes yeux s'ouvrent sous un ciel noir, la pluie frappe mes pupilles et je m'éveille en souffrance. Je tousse, je crache mes poumons et la tête me tourne. Ce maudit « Je », qui, mêlé à la douleur me fait âprement comprendre que, je suis toujours en vie. En observant les alentours à la recherche de repères, je comprends rapidement que je me situe devant l'entrée de l'immeuble, sous mon balcon. Mes jambes recouvrent le corps d'un homme, à terre lui aussi. Celui-ci ne bouge pas. Au prix d'un effort douloureux, je parviens à me mettre à genoux. L'homme est face contre sol, la pluie tombe toujours, en trombes. Je secoue la carcasse inanimée en espérant une réaction, mais rien. Je tente alors de faire tourner le corps, mais quand j'aperçois son crâne fracassé, je le relâche aussitôt, et celui-ci bascule dans sa position initiale. Je l'ai reconnu, c'est le dealer qui occupe l'appartement au-dessus du mien, une petite frappe qui vit au crochet de la société et vend de l'héroïne dans le hall de mon immeuble. Je n'ai rien contre ceux qui profitent du système, après tout, il est conçu pour exploiter les petites gens, et cela pour satisfaire une élite minoritaire et illégitime. Mais ce gars-là, c'est une ordure de premier ordre, je l'ai déjà vu extorquer l'argent de ses clients sans leur donner la moindre dose. Racketter les plus faibles. Sans oublier les filles en manque, qu'il viole dans son appartement. Je suis manifestement tombé sur lui dans ma chute, ce qui l'a amortie. Par sa faute j'ai survécu. Ce salopard est probablement mort. Je ne me sens pas bien, je me relève, fais quelques pas et vomis dans l'herbe sur le bas-côté. C'est donc cela qu'on ressent la première fois que l'on prend la vie de quelqu'un. Même si dans mon cas l'intention n'y était pas, le résultat n'en est pas moindre. Mécaniquement, je regarde autour de moi, personne ne semble avoir assisté à la scène. Je rejoins alors tant bien que mal mon appartement, referme la porte et m'effondre dans l'entrée. Mon cœur bat vite et j'ai des sueurs froides. Peut-être ai-je réussi finalement, une hémorragie interne aura raison de moi. Je ferme alors les yeux, espérant ne plus jamais les ouvrir.

...

Le lendemain matin, le réveil est difficile. Ma bouche est pâteuse, j'ai l'impression de m'être fait rouler dessus par un bus, et le simple fait de devoir me redresser me demande un effort considérable. J'imagine qu'on ne peut pas sortir totalement indemne d'une chute de quatre étages.

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