I - L'homme au balcon

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Je la sens, tapie dans l'ombre de mon âme, suçant la moelle de mes ambitions, dévorant en moi jusqu'aux plus petits espoirs, rongeant une à une les chaînes de mon existence. Un travail aliénant, des relations humaines superficielles, un avenir incertain dans un monde en déclin ? Ces liens-là sont rompus depuis bien longtemps. Ce qui me retient à présent est bien plus futile, davantage artificiel et fragile.

Chaque soir, après avoir accompli ma journée typique d'esclave lambda de la société, je retrouve le confort de ma cage à lapin : un studio de vingt mètres carrés dans un petit immeuble d'Evry. Une ville se situant dans le 91, tristement réputée pour sa délinquance omniprésente. Gangs, trafics de drogue, braquages, viols, incendies criminels, caillassage de toutes formes d'autorité. Tous les qualificatifs d'une zone de non droit y sont réunis. Avec mon salaire de smicard, difficile pour moi de trouver mieux, et puis je ne suis qu'à une heure de mon lieu de travail en transport en commun, soit dix minutes de moins que le banlieusard moyen. En écartant le fait que je risque tous les jours de me faire agresser ou racketter, je devrais en théorie être satisfait de mon sort.

La première bouffée d'air arrive quand je quitte ce wagon à bestiaux qu'est le RER. La seconde, quand la porte de mon domicile claque derrière moi. Il est 19h33, c'est sans aucun doute le meilleur moment de la journée. Je jette ma veste sur le porte manteau, et me dirige vers le frigo pour y prendre une bière. Comme trop souvent, en dehors d'un pack de six, celui-ci est vide. Je commande donc une pizza par téléphone, puis m'affale sur mon canapé-lit. J'allume alors la télé pour regarder un de ces programmes débilitants et trente minutes plus tard, le livreur, un autre esclave lambda, frappe à ma porte. Je me délecte ainsi, de ma pitance de fidèle au culte de la consommation. Je me gave de cette nourriture industrielle impropre, et ce jusqu'à l'écœurement.

Alors désœuvré, j'allume ma console de jeux et lance une sauvegarde de mon RPG favori du moment. J'aime tout particulièrement les RPG japonais. Ceux-ci vous transportent à coup sûr dans une aventure, où votre avatar au tragique passé se reconstruira en se faisant des compagnons fidèles. Il rencontrera ensuite l'amour et, au travers de combats épiques mêlés à de dramatiques intrigues, affrontera ses démons passés. Le tout se dénouera alors sur une conclusion influencée par les maigres choix du joueur.

Au fond, sur ce plan là, l'avatar et moi sommes-nous si différents ? Ma vie n'est-elle pas un script, dont les variables d'entrées seraient le milieu social dont je suis issu, mon apparence physique et mes facultés mentales ? Tels des points que l'on attribue lors de la création de son personnage. Lui au moins a la chance d'avoir été conçu par son créateur de façon à ce qu'il puisse se réaliser. Il est le héros de son monde, le centre des attentions. Moi je ne suis rien, je n'ai pas de grand destin. Ma vie à moi n'a pas de sens, si ce n'est de contribuer tel un ouvrier, à la gigantesque fourmilière déshumanisée qu'est notre civilisation moderne.

C'est une fois que je mets le jeu en pause pour fumer une blonde, que ces pensées me viennent. Mon grand dam, est d'être tout juste assez intelligent pour me poser ce genre de questions. Si seulement j'avais la capacité d'ignorer ces faits, la vie me paraîtrait plus supportable.

Je la sens progresser, elle se dresse maintenant devant l'ultime rempart, l'instinct de survie dont nous sommes tous munis. La fonction même qui nous pousse à vouloir vivre, aussi difficile et pitoyable que notre existence puisse être. Pourquoi chez certaines personnes, cet instinct n'est pas aussi développé qu'il le devrait ? C'est un paradoxe des théories de l'évolution et de la sélection naturelle. De toute évidence, chez moi cet instinct se dégrade à vive allure, à chacun de ses assauts, de nouvelles pierres tombent, laissant apparaître de multiples brèches qu'elle ne manquera pas d'exploiter par la suite.

Que se passera-il après, aurais-je le supplice d'une autre partie ? Devrais-je recommencer à zéro ? Dans ce potentiel nouveau monde, les cartes seront-elles redistribuées ? Ou alors... ma conscience va-t-elle simplement s'évanouir dans le néant ?

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