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 The price of all this vanity is getting way too high
The maintenance of my sanity is taking too much time

Feathers, Kidneythieves


Le sang d'Alex se glace presque dans ses veines à mesure qu'il s'approche de chez Ingrid : une longère se tenant au milieu de nulle part, battue par le vent tel un bateau au bord du naufrage. Un îlot perdu dans la campagne. Le bâtiment est entouré d'arbres nus et de champs en friche. Tout le paysage autour s'est délité, envahi par le froid et le gris de ce début de novembre.

La vieille demeure n'est plus entretenue depuis une dizaine d'années maintenant. Le père d'Ingrid s'occupait autrefois de la retaper, y passant ses soirées et ses week-ends ; la charpente a été refaite, l'isolation aussi, mais pas les murs de pierre grise. Les travaux de rénovation se sont stoppés purement et simplement à sa mort, quand un chauffard a percuté sa propre voiture un jour de verglas. Dès lors, le terrain tout autour est laissé à l'abandon. Les arbustes ont fini par crever, l'herbe a séché, et la maison s'étiole, comme rongée par le temps qui passe.

Le ciel couvert de nuages sombres et la bruine glaciale achèvent de dépeindre ce tableau de désolation qui ferait fuir n'importe qui. Mais Alex a l'habitude : il connaît cet endroit depuis un bout de temps. Ce décor lui paraît aussi familier que sa propre maison, plus familier même. Il n'aime pas l'admettre et pourtant, il ne se sent chez lui que lorsqu'il met les pieds ici.

Une fois parvenu au croisement entre la route et le chemin de terre, il conduit jusqu'à l'allée de la maison, puis se gare et coupe le contact. Le vent siffle dans les branches dépouillées des arbres, accompagné de temps à autre par le croassement d'un corbeau. Alex hésite une minute ou deux, partagé entre la trouille et l'empressement, et se décide enfin à sortir du cocon chaud et rassurant de sa voiture. Le bruit de la portière qui se referme résonne dans le lointain. Il se fait soudain l'effet d'être le seul homme vivant à des kilomètres à la ronde.


***


— Hey, tu fais quoi ? chuchote Alex derrière elle.

Surprise, Ingrid se retourne et le découvre penché en avant sur sa table, cherchant à voir ce qu'elle fabrique sur sa copie.

— Rien, bafouille-t-elle. Je gribouille, c'est tout.

Elle espère que le prof de français ne les surprenne pas à discuter, mais ce dernier est occupé à débiter son laïus et ne leur prête pas attention. Alex insiste :

— Montre.

Ingrid lui tend la feuille de cours couverte de croquis rapides, des esquisses de portraits qu'elle veut reproduire en photo. Des ronds et des traits, rien de plus.

Elle se demande soudain pourquoi Alex s'intéresse à elle alors qu'ils n'ont pas échangé un mot depuis le début de la rentrée scolaire, deux semaines auparavant. Elle a retrouvé quelques copines de l'année précédente et n'a pas encore eu l'occasion de faire la connaissance des autres élèves, vaincue par sa timidité et son envie de se cacher de tout le monde.

— Tu prépares des tableaux ? demande Alex en lui rendant la feuille.

— Non, des photos. Ce sont des exercices.

— Oh, tu pratiques la photo ?

L'adolescente se redresse un peu sur sa chaise.

— Ma mère me donne des cours, explique-t-elle. J'apprends en numérique pour le moment mais je préfère l'argentique. Je te montrerai, si tu veux.

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