Chapitre 33

Depuis le début
                                                  

- Ne me refais plus jamais ça, dit-il la mâchoire tendue.

- Je te le promets.

Et pour compléter ma promesse, je l'embrasse d'un baiser qui me fait soudainement oublier toute la distance qu'il y avait entre nous depuis tant de jour.


***


Lorsque j'aperçois enfin la côte de notre petite île, je ne peux empêcher un sourire de se dessiner sur mes lèvres.

Nous sommes la dernière embarcation à être partie du repère de Lanthane car nous avons veillé à ce que tout reste calme jusqu'à ce que tout le monde se soit éparpillé.

Le trajet en bateau me paraît long. J'ai envie de retrouver ma chambre et mes amis, de marcher pieds nus dans l'herbe et de reprendre les entraînements avec Alex. Je n'ai qu'une envie c'est de vivre à nouveau mon quotidien au sein de l'académie mais cette fois sans la peur d'être trouvée ou blessée par Lanthane.

Lorsque nous posons pied à terre, je prends une grande respiration à la fois remplie de fierté, de soulagement, de gaîté et de satisfaction. Affamés, Alex et moi nous dirigeons vers les cuisines, mais alors que j'y pose un pied, mon souffle se coupe court. Plusieurs dizaines de lits y sont installés à la place des tables, dans lesquels sont allongés tous les blessés.

Je reste immobile face aux horreurs qui sont alignés devant moi. Mes yeux se posent d'abord sur un élève à moitié enveloppé dans des plâtres épais, puis sur une jeune fille ayant une balafre lui traversant son joli visage, puis sur un autre allongé sur le ventre hurlant de douleur pendant qu'on lui change ses pansements. Je me sens tout à coup coupable de leur avoir fait subir tant de peine, mais je me sens également coupable de m'en sortir avec si peu de blessure. Toute la fierté que je ressentais en arrivant tombe à mes pieds et Alex me prend la main, comme s'il ressentait la même chose que moi.

Il me pousse à faire un pas en avant alors qu'une jeune fille tousse au bout de la pièce en demandant de l'eau. Je m'approche et un sanglot silencieux secoue mon corps lorsque j'ai la mauvaise surprise de découvrir qu'il s'agit d'Octobre. Son crâne est enveloppé dans un tissu blanc cachant probablement une plaie au front. J'essuie une coulure de sang le long de sa joue puis je lui tends un verre.

- Merci, dit-elle.

Elle relève la tête en regardant autour d'elle puis la laisse retomber dans l'oreiller moelleux.

- Où suis-je ? Demande-t-elle les yeux à moitié fermés.

- Dans le réfectoire, ils ont poussé toutes les tables pour pouvoir s'occuper de tous les blessés.

Elle me regarde d'un air interrogatif.

- Qui ça « ils » ?

Un peu surprise par sa question, je mets du temps à trouver une réponse.

- Et puis pourquoi suis-je blessée ?

- Octobre, est-ce que...

- Nous sommes déjà en octobre ? me coupe-t-elle.

Cette fois franchement inquiète je reste muette face à elle. Je crois tout d'abord à une mauvaise blague, mais elle ne ferait jamais ça dans de telles conditions.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Insiste-t-elle.

- Comment tu t'appelles ? Demandé-je d'un ton neutre qui ne se veut pas paniqué.

- Ophélie.

Je retiens un hoquet de surprise.

- Et toi comment tu t'appelles ? Me demande-t-elle à son tour.

- Louise.

Je ne peux pas rester plus longtemps à l'entendre parler comme si elle ne me connaissait pas et encore pire comme si elle ne se connaissait pas. Je me lève, me dirige vers Alex et l'emmène dehors.

- Octobre...

Je n'arrive pas à trouver de formulation adéquate alors je laisse ma phrase en suspens.

- Je sais, j'ai entendu, me répond-il le visage également triste. Je vais parler aux responsables des blessés, et toi tu devrais aller voir ta mère, elle est dans ta chambre.

Il me dépose un baiser sur le front et retourne à l'intérieur du réfectoire. Je rejoins le bâtiment B et monte à l'étage. Ça me fait bizarre de frapper à la porte de ma propre chambre, mais je me force à attendre le signal pour y pénétrer.

La voix de ma mère m'y autorise et je suis tout de suite paniquée à l'idée de me retrouver seule face à elle. Je prends tout de même une grande respiration et n'hésite pas plus longtemps à rentrer. Ma mère se lève et se retourne pour se positionner en face de moi. Attendant chacune que l'autre prenne la parole en premier, nous nous contemplons pendant quelques secondes.

- Salut, finis-je par dire.

Elle me répond dans un murmure, n'osant pas hausser la voix.

- Louise (elle toussote pour éclaircir sa voix), je ne sais pas quoi te dire, je suis désolée, dit-elle.

Ces yeux sont brillants, humidifiés par des larmes prêtes à rouler sur ses joues.

- C'est bon, c'est fini maintenant.

Ma voix est un peu dure, mais je préfère qu'elle s'arrête là, sinon je sais que je ne pourrais pas contenir mes larmes. Elle baisse la tête et ramasse ses affaires s'apprêtant à sortir de ma chambre.

- Maman, dis-je instinctivement.

Elle se retourne surprise et je cours me réfugier dans ses bras. Je sens une larme froide glisser sur mon front.

- Je suis tellement désolée, dit-elle à nouveau. Si tu savais à quel point.

Comme je l'avais prévu, mes yeux débordent et mes larmes se mêlent aux siennes. Nos corps sont secoués par des spasmes réguliers et saccadés, mais je profite du moment. 

Louise MayetLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant