Chapitre III - Partie 3

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13 Septembre 2177 après THeobran

Une semaine passa dans ce paysage majestueux couvert de nuages noirs. Six jours après leur capture, le convoi traversa la Lîhe et bifurqua vers l'ouest pour rejoindre une large route au pavage défoncé qui traversait de mornes plaines inhabitées. Ils suivirent cette route déserte pendant six autres jours avant de retraverser le fleuve pour pénétrer dans une profonde forêt. Ce jour-là, le convoi ne fit pas halte à l'approche de la nuit mais continua à rouler à travers les troncs sombres et noueux. A l'aube, ils arrivèrent dans un immense champ de ruine reconvertit en camp de parias perché sur une large colline. Les vestiges de la citadelle de Klûur

Cette antique citadelle fut autrefois le siège des cinq rois primordiaux. Dans les tours de cette forteresse gouvernaient Canna accompagné d'Azan, la bête de la foudre ; Zuanna et la bête de l'air Padoozina ; Myaru et Ashikaskil, la bête du feu ; Aesher et sa fidèle Persicyra, la bête de l'eau ; et enfin, Paramat, accompagné de la bête de la terre Atarilis. Ces cinq héros avaient unifié les hommes d'Host. Pour cet acte, ils furent récompensés par Vär-Gul lui-même par une bête primordiale chacun. Ces ruines respiraient la puissance d'antan. Dorian trouvait logique que ces ruines soient habitées par les parias. En effet, de leur vivant, ces cinq grands Hommes auraient assurément accueillis ces exclus de la société au cœur même de leur forteresse. Le convoi se rendit au centre de ces ruines où était dressée une grande estrade de bois.

Les prisonniers furent débarqués un à un mais Dorian et Gaerald furent laissés dans le chariot. A travers les barreaux de bois, ils purent suivre l'ignoble transaction humaine. Les hommes les plus forts furent achetés aux alentours de cinq cents florins, soit un jot. Certaines de plus belles jeunes filles du convoi s'envolèrent même pour presque deux jots. Dans quelques chariots, un ou deux hommes avaient été laissés sous bonne garde, comme Gaerald et Dorian. Une fois leur vente achevée, les trafiquants emmenèrent leurs derniers prisonniers vers les ruines d'une ancienne cathédrale. Reflétant le soleil, le collier de Gaerald brilla un instant dans la lueur du couchant. Cet éclat vint frapper l'œil d'une petite silhouette encapuchonnée. Elle sursauta puis chuchota à l'oreille d'une grande silhouette vêtue de manière identique, debout à ses côtés.

Les chariots restants furent emmenés vers les ruines de l'édifice religieux. Celui-ci avait été bâtit à côté d'une grande colline. Celle-ci portait de nombreuses traces caractéristiques d'une exploitation minière, ce qui expliquait qu'il n'y ait aucune ruine sur le monticule. La colline était maintenant couverte de bâtiments plus délabrés que des taudis. Une sombre prison avait été aménagée dans la crypte du bâtiment. Les esclaves qui n'avaient pas été proposés à la vente furent jetés par groupe de trois dans des geôles de pierre grise jaunie par l'humidité ambiante. Le chariot de Dorian et Gaerald étant le dernier du convoi, ils furent jetés dans un cachot vide. Celui-ci était tapissé de sang, de paille puant la pisse et de vomi. On ne leur avait pas enlevé leurs armes. Ceci étonna un instant les deux compagnons avant qu'une énorme porte de bois et de fer vienne fermer leur cellule : il faudrait, pour percer cette porte, le travail acharné de plusieurs bûcherons et forgerons armés jusqu'aux dents pendant plusieurs heures. Leurs pauvres armes ne leur étaient d'aucun secours.

*

5 Septembre 2177 après Theobran

Alors que Gaerald cherchait du bois sec pour le feu, juste après le naufrage du Goéland, les branches basses fouettaient le visage de Thomas. Dahran courait ventre à terre vers la citadelle de Kaher-Logias alors que le ciel devenait sombre. Alors qu'il approchait de la porte ouest de la cité, Dahran freina brusquement devant la puissante escorte de maître Tristan, qui prit la parole en le voyant approcher :

« Ah, Thomas ! Tu es là ! Ça fait 17 ans qu'on te répète de rentrer avant la nuit ! On a cru qu'il t'était arrivé quelque chose ! On...

- Désolé maître mais je viens de découvrir quelque chose de très important. Vite suivez-moi ! »

Et sans écouter les questions de son mentor, Thomas enfourcha Dahran et fit signe à la troupe partie à sa recherche de le suivre. Bientôt, ce fut un cortège de vingt-cinq meutiers traversant la forêt à une vitesse inouïe qui s'arrêta devant la clairière féerique. Imitant leur jeune guide, les meutiers descendirent de leur monture et suivirent Thomas dans l'obscurité profonde. Ils arrivèrent rapidement devant la porte métallique. Avant d'entrer, Thomas fit signe à l'escorte de maître Tristan de se faire la plus silencieuse possible. Ils entrèrent dans la pièce sans mot dire, même s'ils étaient extrêmement étonnés de voir les squelettes de trolls. Ils empruntèrent l'escalier et, arrivés sur la coursive, Thomas jeta prudemment un œil vers la crypte en contrebas. Il poussa alors un cri de rage. Il se retourna et, répondant à la question muette de son maître, il raconta tout ce qui lui était arrivé. Maître Tristan le regardait, sidéré. Sa bouche s'ouvrait et se refermait lentement au fur et à mesure qu'il ravalait ses questions. Lorsque la troupe eut bien assimilé le récit de Thomas, Maître Tristan ouvrit la bouche et dit, pensif :

« C'est ce que je redoutais. Si ce que tu dis est vrai, c'est très grave. Mais après, que vaut ta parole devant un tribunal ?

- Je suis quand même un meutier, objecta Thomas, J'ai fait serment de loyauté et de vérité envers le monde.

- Oui, c'est vrai. Bon, pour l'instant, fouillons la crypte. Ces milliers de cages n'ont pas pu disparaître en si peu de temps.

- Ou alors y a un ventru dans le coin, plaisanta un meutier. »

A ce moment-là, un grondement retentit dans la crypte froide et une longue tige de fer couverte d'une substance visqueuse atterrit sur le sol de la crypte. Maitre Tristan blêmit et bafouilla :

« Un ventru tu dis ? »

Le ventru surgit alors de sa cachette et rugit en se jetant contre un des piliers qui supportaient la coursive. Sur un signe de leur chef, tous les meutiers firent sauter leurs montures au-dessus de la rambarde et se placèrent face au ventru, leurs épées dégainées. Les ventrus étaient de très rares créatures humanoïdes devenues des mythes.

Ils lorgnaient le monde grâce à deux yeux vides enfoncés dans une face hideuse pourvue d'horribles pustules et de cinq cornes ponctuées de gros trous noirs. De leur bouche couturée de cicatrices dardaient des dizaines de langues marron. Leur cou, de même que leurs jambes, était très court, alors qu'ils possédaient des bras démesurés. Tout leur torse et leur abdomen était une immense masse de chaire flasque d'où dépassaient des bras couverts de gangrène. On dit qu'il est impossible de rassasier un ventru. De mémoire d'homme, personne n'y est jamais parvenu. Celui que Thomas et les meutiers avaient en face d'eux était, mis à part l'horrible masse de chair sombre constituant son estomac, entièrement composé d'une étrange fumée rouge.

Le ventru balaya le sol d'un geste furieux de son bras avant d'avaler le seul meutier n'ayant pas réussi à l'éviter. Maître Tristan fit un signe au reste de la troupe qui le suivit tandis qu'il contournait le monstre par la droite. Les mouvements des meutiers étaient aussi vifs et gracieux qu'une vague. Les Hommes sautèrent à bas de leur monture et harcelaient les pattes massives du ventru. Thomas, d'un large coup horizontal, brisa un des genoux de son adversaire. Celui-ci s'écroula et, aussitôt, il saisit Thomas de ses bras gangrenés avant de le presser contre son abdomen flasque.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !