ÉPILOGUE

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Ils avaient fui par le souterrain comme des rats. Le passage secret, utilisé par l'armée ennemie, avait forcément une entrée et une sortie. Cette déduction avait permis à Morgaste, accompagné de son guérisseur et d'une escorte de gardes Noirs, de s'échapper. Dérisoire fuite pour un conquérant réputé invincible ! Ils avaient ensuite emprunté des montures à des paysans réfugiés dans les bois, sans omettre de trucider ces pleutres. Il n'était absolument pas question de laisser des témoins en vie. Ils devaient se replier rapidement vers les Terres d'Eschizath, où le gros de leurs forces les attendait. La gamine l'avait pris de vitesse en assiégeant la forteresse. Des renforts étaient pourtant en route vers le pays des Hisles. Il se porterait à leur rencontre. La guerre était loin d'être terminée !

Il jubilait presque, car il détenait un atout imprévu : Oriana ! Bien que convalescente, ils l'avaient transportée sur un brancard confectionné à la hâte. Affaiblie, la messagère n'avait opposé aucune résistance. À présent, elle reposait, ligotée dans une charrette volée. Ses yeux brûlaient de haine lorsqu'elle le fixait. Il ne s'attendait pas à des remerciements ; néanmoins, la jeune femme constituait un otage précieux.

Morgaste partageait avec elle ce moyen de transport dérisoire pour ménager sa santé défaillante. Le mal qui l'infectait ne lui accordait aucun répit. Les drogues et potions de son guérisseur agissaient de moins en moins. La quête des autres fragments devenait une question de vie ou de mort. Il n'avait hélas pu interroger la pierre en sa possession pour savoir si la traque des Maraudeurs avait abouti. L'ancien conseiller suprême l'avait trahi. Il ne lui pardonnerait pas d'avoir dérobé l'éclat convoité. Othe Monclart était en sursis ; les chasseurs lancés à ses trousses ne connaissaient pas la pitié ! Il avait choisi le plus féroce de tous les pisteurs, dont le nom seul épouvantait ses ennemis : Magog.

Ce guerrier avait une raison personnelle de haïr le conseiller : un des messagers avait tué son frère, Gunnolf. Morgaste s'était bien gardé de dévoiler le nom de son assassin, mais il avait rappelé à Magog que sa proie était à l'origine du groupe. La fureur sur son visage l'avait convaincu d'avoir fait le bon choix. Il restait à espérer que cette brute lui ramènerait l'objet en cas de succès.

Les traces étaient fraîches et la marque des fers aisément reconnaissable. L'imbécile et ses comparses n'avaient pas pensé à changer de montures. Une d'entre elles laissait une empreinte caractéristique, souillée par des gouttes de sang. Parmi les fugitifs se trouvait un blessé. Il espéra que ce fût Othe Monclart. Quelle aubaine ! On lui facilitait la tâche ! À vue de nez, Magog estima leur passage à deux jours. Il se tourna vers ses hommes, reniflant la piste comme un fauve. Bientôt, sa proie blessée serait à portée de lance. Il ne prendrait aucune précaution. Ils avaient l'avantage du nombre, la surprise jouerait en sa faveur. L'inconscient avait attisé la colère du Prince Noir. Comble de malheur, sa responsabilité dans la mort de son frère était avérée. L'impatience d'en finir avec un lâche qui s'enfuyait décuplait son ardeur. Il ne méritait aucune pitié. Il donna le signal de départ pour la curée : la traque commençait vraiment !

— Toi et ton comparse avez échoué pitoyablement !

Dans la salle obscure, seule la flamme d'un brasero procurait une pâle lueur. Le prêtre de la Confrérie des Âmes Noires dominait de toute sa hauteur le disciple agenouillé à ses pieds. Drapé dans une ample tunique noire marquée de l'emblème des Armées Noires, un trèfle couleur or sur fond triangulaire noir, il ne décolérait pas.

— Empoisonner le Grand Maître de l'Ordre était pourtant une tâche à ta portée !

L'interpellé tremblait comme un feuillage d'automne.

— Nous allons devoir employer d'autres moyens...

Il n'acheva pas sa phrase et trancha d'un coup de sabre la tête du malheureux. Celle-ci roula sur les dalles humides. Sans jeter un regard au cadavre, il ordonna :

— Débarrassez-moi de ce qui n'aurait jamais dû exister et amenez-moi l'autre !

Deux confrères zélés s'exécutèrent en silence, traînant le corps mutilé. L'empoignant par les cheveux, l'assassin jeta la tête en sacrifice aux flammes du brasero. Repu par le sang, il prit place sur un fauteuil de pierre. Soutenue par deux colosses, une consœur chétive avançait en titubant. Comme pour une novice, son crâne avait été rasé, laissant deviner une chevelure grise. Elle marchait péniblement, ses pieds nus ensanglantés. Ses yeux sans expression ressemblaient à un ciel brouillé. Après qu'elle fût contrainte de s'agenouiller, le Grand Prêtre l'interrogea :

— Es-tu enfin décidée à servir la Confrérie ? As-tu assimilé nos préceptes ?

Levant la tête lentement, elle acquiesça sans enthousiasme. Un des gardiens lui infligea un coup de fouet cinglant dans le dos.

— Réponds à ton maître, sorcière des bois !

D'une voix à peine audible, elle débita :

— Oui, Père des Confrères.

Celui-ci, visiblement satisfait, s'adressa aux fidèles convoqués à son intronisation :

— Voyez le résultat des traitements infligés à cette infidèle repentie. L'élixir des Âmes Noires lui a ouvert l'esprit à notre juste cause. Notre guide à tous, le Seigneur Morgaste, a décidé d'épargner sa vie, confiant sa destinée à nos bons soins.

Psalmodiant la parole de leur maître, les disciples entonnèrent une ode à leur sinistre mentor.

Recroquevillée sur elle-même, la vieille femme demeurait prostrée. À nouveau, la lanière du fouet gifla sa silhouette squelettique, l'obligeant à se relever. La voix autoritaire du maître de cérémonie la fit tressaillir :

— Dis-nous comment on te nommait avant ta conversion à notre Confrérie !

Les jambes flageolantes, la nouvelle recrue bafouilla :

— Ulva... Ulva la Meneuse, tel était mon nom !

Un sourire mauvais s'afficha sur le visage du prêtre. Quittant son siège, il leva les bras tel un prédicateur.

— Ta mission était écrite depuis toujours : tu tueras le Grand Maître de l'Ordre !

Un frisson parcourut la vieille femme. Elle aurait voulu crier son désespoir, libérer le pouvoir du fragment qui sommeillait en elle, mais les drogues de l'infâme Confrérie l'envoûtaient, la contraignant à envisager le plus ignoble fratricide !

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !