LA FORTERESSE ASSIÉGÉE

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Amateur de bon vin, le grand chambellan Bénorin dégusta avec plaisir la coupe emplie de liquide vermeil. Sa Majesté l'avait convoqué, ainsi que d'autres personnalités. Une corneille avait apporté le message de l'émissaire du roi. Grâce à la volonté sans faille de la princesse Annabelle, l'armée royale avait remporté une victoire inespérée. Depuis sa métamorphose, la jeune Élue n'avait cessé de les impressionner. L'autre triste nouvelle concernait la mort du frère du roi. Sa félonie, connue de tous les proches conseillers du suzerain, avait entaché le règne de Kildéric Ier. Néanmoins, sa disparition offrait un répit au royaume ; Clodric mort ne représentait plus une menace pour son frère.

La décision d'assiéger sa forteresse, occupée par les troupes du tyran, l'inquiétait. Sans doute était-ce pour cette raison qu'un conseil extraordinaire se tenait. Les événements s'enchaînaient à un rythme effréné. La jeune guerrière avait fait fi de toute prudence en s'engageant dans une nouvelle bataille à l'issue incertaine. Mais un vrai stratège ne devait-il pas surprendre l'adversaire ? Bénorin soupira, regrettant d'être trop âgé pour participer à cette campagne. Assurément, tous les nobles combattants se couvriraient de gloire.

Brusquement, le roi pénétra en trombe dans la salle, suivi par deux fidèles parmi ses gardes. Il se planta devant la longue table et maugréa :

— Elle ne m'a même pas demandé mon avis ! Ne suis-je pas le commandant suprême de l'armée ?

Un silence gêné suivit sa déclaration.

Tapant du poing sur la table, il asséna :

— Cette satanée gamine a vraiment l'étoffe d'un grand chef !

Des sourires s'épanouirent sur les visages contractés. Bénorin respira à nouveau. Son roi approuverait toujours la vaillance ! La suite de la réunion ne fut qu'une formalité consacrée à l'organisation des funérailles de Clodric et à l'envoi de renforts pour épauler celle que tous surnommaient la Dame Blanche.

Le comte Grivort observa longuement la forteresse. L'impressionnante barbacane, ainsi que les larges douves entourant les remparts ne présageaient rien de bon. Les remparts grouillaient de soldats en uniforme noir, lesquels s'affairaient autour de machines de guerre. La tâche s'annonçait ardue. Attaquer frontalement un tel château fort relevait de l'exploit. Il se tourna vers ses hommes, massés derrière la colline surplombant l'édifice inexpugnable. Il lut la crainte et la lassitude dans leurs regards. Les précédents affrontements avaient été rudes, malgré une victoire imprévue. Cette fois, ils savaient tous que l'assaut se solderait par une défaite.

Seule la volonté inflexible de la Dame Blanche comptait ! « Faites en sorte d'attirer tous les défenseurs ! » Telle était sa consigne : le sacrifice ultime pour le royaume. Elle avait choisi le comte Grivort pour mener l'attaque parmi les pairs du royaume encore vivants. Il n'était pourtant pas le plus prestigieux. Devant les hommes réunis avant le sacrifice, elle l'avait adoubé tel un antique chevalier. Quelle meilleure fin pouvait-il espérer ? Il leva le bras en hurlant l'ordre d'attaquer, son épée pointée vers le soleil qui embrassait l'aube naissante.

À nouveau prisonnier de la tour, Alceste songea avec amertume que leur situation n'avait guère évolué. Barricadé au sommet, le groupe s'évertuait à repousser les Maraudeurs. Le donjon, dans lequel ils avaient trouvé refuge, dominait les remparts. Il ne pouvait plus recourir à la force surnaturelle qui l'avait submergé sans mettre en danger son intégrité physique. Horst se battait vaillamment malgré sa blessure et Alquin faisait preuve d'une vitalité étonnante pour un soi-disant vieillard. Il n'y avait qu'Aberden qui restait toujours le même solide mercenaire. L'oncle d'Annabelle animait presque à lui tout seul la résistance.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !