LE TESTAMENT

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Tous les officiers rescapés étaient présents, attendant qu'elle parle. Annabelle, assise, le manteau d'hermine jeté sur ses épaules, dévisageait chacun dans la grande tente. Son aide de camp, ayant fini par la rejoindre, s'était fait pardonner en érigeant cet abri. Le conseil réuni après la victoire allait devoir statuer sur la poursuite ou non des hostilités. Un émissaire dépêché par le roi Kildéric s'était entretenu avec elle. Après l'avoir chaleureusement félicitée au nom de Sa Majesté, il lui suggéra d'attendre les renforts. Le suzerain du pays des Hisles conseillait la prudence. Remporter une bataille ne signifiait pas nécessairement gagner la guerre.

Annabelle se leva gracieusement et toisa l'assemblée masculine. Les bavardages s'étiolèrent en murmures, puis le silence s'imposa. La frêle silhouette s'avança parmi les guerriers. Beaucoup portaient encore les stigmates de leur terrible résistance.

— La victoire fut chèrement acquise. De nombreuses vies ont soldé l'exorbitant tribut à payer. Le sang de nos compatriotes a coulé sur les pentes rocheuses.

Elle marqua une pause pour essuyer une larme sur sa paupière. Des guerriers reniflèrent et toussèrent pour masquer leur émotion.

— Cependant, reprit la jeune femme, notre tâche n'est pas achevée. Le tyran s'est réfugié dans la forteresse d'Arvézende. Retranché dans cette retraite inexpugnable, il attend son heure.

Encore une fois, elle s'arrêta de parler. Une grande tension se lisait sur les visages qui l'entouraient. Tous semblaient attendre quelque chose.

— Laisserons-nous cet envahisseur sans pitié profiter d'une trêve ? s'écria-t-elle avec fougue. Permettrons-nous à ses hordes assassines de goûter au repos ?

Les bras levés, des soldats protestèrent. Des exclamations furieuses s'élevèrent.

— Allons faire payer à ce monstre sanguinaire ses crimes odieux ! hurla Annabelle. Sus à l'ennemi ! Assiégeons la forteresse et mettons un terme à cette barbarie !

D'une même voix embrasant l'atmosphère, tous les combattants l'acclamèrent. Ils la portèrent en triomphe, brandissant tel un trophée la Dame Blanche. En retrait dans un coin sombre de la tente, l'émissaire royal resta de marbre. Son suzerain devait être informé rapidement. La prudence n'incitait pas à une telle prise de risque, malgré l'euphorie de la victoire. Il sortit discrètement en quête d'une monture.

Surprendre le conquérant dans son antre, le traquer telle une bête fauve et l'anéantir. Annabelle, interrogeant le fragment, cherchait des réponses à cette stratégie simpliste. Morgaste ne resterait pas inactif, dès qu'il devinerait leurs intentions. Toutefois, elle espérait que son inspiration fût la bonne. Son armée était en ordre de bataille, prête à en découdre malgré ses plaies non cicatrisées. Elle ressentait dans ses tripes la nécessité de poursuivre la campagne engagée. Elle aurait souhaité un présage encourageant, mais sa conviction seule devrait suffire.

Alors que son aide de camp lui présentait son destrier, un éclaireur arriva en galopant.

— Dame Blanche, un prisonnier demande à s'entretenir avec vous. Il est gravement blessé. Il dit se prénommer Clodric, frère de notre roi.

Un sourire envahit le visage d'Annabelle : le signe attendu ! Elle suivit le jeune soldat, accompagnée par plusieurs généraux. Prêt d'un enclos où des prisonniers étaient parqués telles des bêtes, un noble étendu baignait dans son sang.

— Sa plaie est trop profonde, s'excusa le soigneur qui avait tenté l'impossible.

Le blessé tourna péniblement la tête en direction des arrivants. Un rictus de satisfaction se dessina sur ses lèvres lorsqu'il découvrit l'hermine qui parait Annabelle.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !