Chapitre III - Partie 2

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Le vieil homme sourit et s'assit au sommet de la colline, tourné vers les landes. Le crépuscule tombant illuminait le paysage d'une lueur orange, rose et rouge qui se décuplait à travers les nuages cotonneux. Dorian et Gaerald imitèrent le mystérieux villageois et écoutèrent le paysage. Les touffes d'herbe bruissaient sous la caresse du sirocco, les mares et les ruisseaux chantaient tandis que les collines grouillaient de petits animaux qui faisaient résonner leurs cris dans le silence du soir. Le vent leur chuchotait des poèmes mélancoliques et le soleil déclinant chantait de beaux récits oubliés. Le vieil homme prit la parole d'une voix douce :

« Le soir tombe. Venez passer la nuit chez moi. Vous avez mangé, venez donc vous ressourcer dans ma modeste demeure.

- Merci villageois, dit Dorian, guide nous vers ce lieu de paix que semble être votre maison. »

Le villageois se leva, étira son corps noueux et avança vers l'ouest, à la lisière des landes. Après une courte marche dans ce paysage magique, ils arrivèrent en vue d'une petite cabane de pierre au toit en bardeaux. Ils entrèrent dans le bâtiment et le propriétaire se mit à faire un feu. Lorsque les flammes ronflaient copieusement dans l'âtre, il guida ses nouveaux amis vers trois chaises de bois brut tournées vers le nord. Ils s'assirent dehors et contemplèrent l'évolution des landes avec l'arrivé de la nuit. Leur hôte alluma une pipe toute simple et observa le paysage en souriant. Lorsqu'il fit trop sombre pour distinguer les collines, ils rentrèrent à l'intérieur et s'endormirent sur des lits de bois et de paille.

6 Septembre 2177 après Theobran

Dorian se leva à l'aube et descendit dans la pièce principale. Il retourna là où ils avaient regardé le paysage la veille, avant de se coucher et y trouva le vieil homme, toujours en train de fumer se pipe. Il s'assit à côté de celui-ci et contempla le paysage éclaboussé par la lumière de l'aube. Les couleurs étaient les mêmes qu'au crépuscule sauf qu'elles évoluaient dans le sens inverse, de même que la vie des landes. Peu après, Gaerald et Lyn retrouvèrent les deux hommes attablés autour de lard, de fruits, de pain, de vin et de fromage. Ils mangèrent en silence. Avant leur départ, le villageois leur offrit des vivres pour trois jours, le temps de traverser les landes. Ils partirent peu après l'aube, le sourire aux lèvres.

Dorian et Gaerald marchaient d'un bon pas à travers les landes colorées en suivant un mince chemin tracé à travers les collines, en bavardant de tout et de rien. Lorsque le soleil fut à son zénith, les deux compagnons s'arrêtèrent sous un grand pin qui poussait là et déjeunèrent en toute tranquillité. Dans ces landes colorées, le temps semblait s'être arrêté. Les problèmes du monde extérieur ne touchait pas ces contrés perdues.

Ils repartirent peu après, en écoutant le chant des grillons. Alors qu'ils progressaient vers le nord, le paysage se modifia légèrement. Les herbes rouges disparurent et le sol des landes se couvrit d'herbe jaunie par le soleil, de lavande et de bruyère. Les pins et les cyprès se faisaient de plus en plus présents et de petits arbustes couverts de fleurs jaunes apparurent. Le paysage était enchanteur. Ils commencèrent à croiser des murets de pierre recouverts par le lierre et les ronces.

Puis ces murets de pierres non taillées furent remplacés par de petites clôtures en bois disséminées autour de petites chaumières de bois ou de pierres rouges entourées d'immenses parterres sauvages de petites fleurs violettes dépassant des herbes jaunes. Dans ces hautes herbes bordant le chemin, ils voyaient souvent dépasser la tête où le dos de nombreux moutons à la toison blanche salie par le voyage depuis la bergerie. Ils saluaient en riant les jeunes bergers et leurs chien qui vivaient dans cette paix et cette insouciance qui caractérise les contrées reculées. Les moutons n'étaient pas apeurés par Lyn. C'était un fait inexplicable que personne ne réussissait à comprendre. Les deux voyageurs cheminèrent deux heures au milieu de ce paysage avant de voir disparaître les constructions humaines. Le soleil déclinait à l'ouest et les deux amis voyaient souvent détaler devant eux de petits animaux, pressés de retrouver leur terrier.

Alors que Dorian allait proposer à Gaerald de faire halte pour la nuit, des bruits de sabots et de charrettes se firent entendre à quelques pas des deux amis. Dorian, Gaerald et Lyn se jetèrent dans les fourrés environnants et se cachèrent derrière une mince bande de bas cyprès. Peu après, des cavaliers en armures de cuir bouilli armés de courtes épées sales accompagnaient des chariots de bois sec et de prélart remplis d'hommes et de femmes en haillons. Des trafiquants d'esclaves. Gaerald se retourna vers son ami, le cœur battant à tout rompre. Ils se regardèrent un instant puis Dorian glissa sa dague dans son manteau et raffermit sa prise sur sa lance. Ce faisant, il dérangea une couleuvre colorée qui s'enfuit à travers les troncs des cyprès en passant juste devant le soldat de tête. Ils étaient repérés.

Gaerald surgit des fourrés en dégainant ses épées qui brillèrent un instant au soleil du soir et trancha la tête de deux cavaliers balafrés avant qu'ils aient pu comprendre ce qui leur arrivait. Dorian suivit son compagnon et fit tournoyer sa lance qui lacéra la tempe d'un trafiquant borgne et se ficha dans la poitrine d'un second soldat. Gaerald tournoya majestueusement au-dessus d'un autre mercenaire, lui coupant la tête au passage, et atterrit sur un autre qu'il tua sur le coup. Alors qu'il se retournait, il croisa le regard triste d'une esclave plus jeune que lui. Il s'immobilisa un instant, plongé dans ces grands yeux apeurés. Ce battement suffit à un mercenaire pour assommer Gaerald. Dorian se retrouva seul face à une dizaine de cavaliers. Il se défendit bec et ongles, faisant tournoyer se lance pour empêcher les soldats de l'approcher. Il bondissait vers son ami quand un cheval se cabra devant lui, apeuré par l'odeur du sang, et le ralentit. Il n'eut pas le temps de se défendre avant d'être capturé.

Les cavaliers, non contents de leur trouvaille, brisèrent la lance de Dorian et le ligotèrent sans le fouiller. Ils lui prirent sa besace et la vidèrent. Ils portèrent Gaerald et l'attachèrent au chariot par des chaînes solides. Les mercenaires narguèrent Dorian en laissant les épées et la faux attachées au dos inaccessible du jeune homme. Ils jetèrent Dorian dans le même chariot et continuèrent leur route vers Fjek. Dorian attendit le réveil de son ami en promenant le regard sur les autres prisonniers. Des hommes forts réduits à néant par les coups, des femmes et des jeunes filles apeurées. Il tenta de deviner à quelles fins ces pauvres gens allaient être vendus : les hommes, sûrement pour travailler dans les mines ou les champs, les femmes, pour faire la cuisine, le ménage ou... Il préféra ne pas y penser.

Ils s'arrêtèrent à la nuit tombée. Les soldats allumèrent des feux autour des chariots d'esclaves disposés en cercle. Ils dressèrent leurs tentes au centre de celui-ci. Après avoir nourri les esclaves de maigres bouchées de bouillie d'avoine, ils se firent un festin des vivres de Dorian et Gaerald. Pendant ce repas, Gaerald revint à lui. Lorsqu'il remarqua où il se trouvait, le jeune home paniqua. Lorsque son ami eut réussi à le calmer, il lui conta ce qui leur était arrivé en détail. Gaerald écouta nerveusement en hochant la tête. Une fois le récit de Dorian terminé, Gaerald s'assombrit et se résigna. Peu après, le bruit des bottes cloutées d'un groupe de soldats approchants se fit entendre. Aussitôt, les femmes les plus jeunes se terrèrent au fond du chariot.

Lorsque la porte de celui-ci s'ouvrit, elle donna vue sur une dizaine de mercenaires ivres et hilares armés de fouets. Tout à tour, ils grimpèrent dans le chariot en fouettant quelques esclaves sur leur passage. Chacun leur tour, ils saisissaient les visages des femmes et des jeunes filles entre leur pouce et leur index et l'inspectait rapidement. Chaque soldat ressortit du véhicule en traînant derrière lui une jeune fille en pleurs. Les cris qui suivirent ne laissèrent aucun doute quant à la dernière raison de vente de ces esclaves. De longues et horribles minutes plus tard, les soldats ramenèrent leurs proies qu'ils jetèrent dans le chariot. Ces pauvres filles n'avaient même plus la force de s'asseoir, tellement les soldats avaient abusés d'elles. Parmi ces victimes se trouvait la jeune fille au regard triste que Gaerald avait aperçu en combattant. Dorian la regarda et sentit les larmes lui monter aux yeux. Il détourna le regard, secoué de lourds sanglots : cette jeune fille était le portrait craché d'Ilona.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !