Amnesia

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« Cher Ienzo,

Je ne sais si tu liras ces lignes un jour, mais je garde espoir que tes pas te mènent à nouveau dans le coin à l'avenir... »

Soupir.

"...Même si je sais que rien ici ne te retient. De toute manière, Newport ne retient plus personne et, pourtant, nous y restons tous prisonniers. Par habitude, peut-être, ou par peur du changement, je n'en ai pas la moindre idée. La vérité... »

- Hey, bouge-toi ! T'as un client qui t'attend depuis des plombes ! aboie un homme autoritaire, depuis l'encadrement de la porte. Aucun doute, ma pause s'est un peu trop éternisée.

- Ça va, ça va, j'arrive ! je réplique, la voix éraillée par la fatigue.

Je doute que ma réponse lui soit parvenue. Nouveau soupir. Les jurons du patron du club se mêlent aux basses crachées depuis la scène, tandis qu'il rebrousse chemin. Toute à ma rédaction, je ne m'étais pas rendu compte que la boîte était déjà ouverte au public. Un semblant de calme reprend aussitôt possession de la loge lorsque la porte se referme, étouffant cet ignoble morceau d'électro entendu mille fois depuis mon arrivée ici, plusieurs mois auparavant. Je réalise soudain que je suis seule dans la pièce. Un tas de fringues, toutes plus affriolantes les unes que les autres, s'accumule sur les divans, mais les filles sont déjà entrées en scène. Je suis la dernière et ne les ai même pas entendues s'éloigner.

Je masse mes tempes douloureuses puis cale ma tête entre mes bras repliés. Tout, ici, me donne la nausée, de l'odeur de sueur aux murs rouges brique suintants de crasse. Les ténèbres de la loge sont à peine ravivées par les ampoules noircies des coiffeuses recouvertes de fatras. Pas d'air, pas de fenêtres dans ces sous-sols humides. La chaleur est écrasante : la clim est en panne depuis des mois et les finances de la boîte ne permettent - soi-disant - pas de la réparer. Je déteste cet endroit. Quiconque verrait cette pièce immonde ne s'y attarderait pas. C'est pourtant là que je me rends, nuit après nuit, parce que je dois bien gagner ma vie. Ce n'est pas tout à fait l'avenir que je m'étais imaginé, petite. J'ai toujours souhaité être journaliste, mais, à Newport, on ne laisse pas le temps aux enfants d'être innocents. Il faut grandir, vite, se débrouiller seul si l'on ne veut pas être avalé par cette immense métropole. Livrée à moi-même bien trop tôt, j'ai fait le nécessaire pour me trouver une place au milieu de ce remue-ménage et j'ai intégré l'Amnesia depuis si longtemps qu'il me semble avoir toujours fait partie des murs.

Adieu, les plans sur la comète : dans cette ville où les interdits surpassent les libertés, la seule chose que je pourrais encore faire pour réaliser mes rêves de gosse, maintenant, serait de soutirer des informations à mes clients et de les refiler aux rédacteurs de l'Underground, le quotidien clandestin. Un rictus étire mes lèvres à cette pensée : je ne suis même pas fichue de terminer une simple lettre... Elle est belle, la journaliste ! Ma mère ne l'avait certainement pas vu venir, ça, dans ses précieux tarots. Comment aurait-elle réagi si elle avait deviné que sa petite fille chérie deviendrait strip-teaseuse pour boucler les fins de mois difficiles ? Est-ce que ça l'aurait empêchée de partir sans un mot en me laissant sur le carreau ?

Je jette un dernier coup d'œil aux quelques lignes griffonnées d'une écriture de plus en plus tremblante - peut-être faudrait-il que j'arrête d'ingurgiter ces saloperies que les filles me refilent pour tenir, chaque soir. Je m'obstine à remplir ces pages vierges depuis des semaines, comme si cela suffisait à combler mes propres pensées avant de, finalement, tout déchirer et jeter l'ensemble dans une benne en quittant le club. J'ai recommencé cette lettre des centaines de fois, mais je ne l'ai jamais achevée. Si ça se trouve, ce n'est qu'une bouteille à la mer de plus, mais, résignée à mes habitudes, je poursuis :

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