Chapitre III - Partie 1

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6 Septembre 2177 après Theobran

Dorian suait. Que pouvait-il face à cette gigantesque créature : un ours à la carapace de chêne et aux crocs de vipère ? Il était armé d'une fragile lance et d'une dague. Son adversaire faisait dix mètres de haut. Dorian tournait autour du monstre, cherchant son point faible. S'il relâchait son attention, ne serait-ce qu'un instant, la bête lui décocherait un coup de son énorme patte, toutes griffes dehors. Au début, Dorian arrivait à esquiver les coups de son adversaire. Mais maintenant, après presque une demi-heure de combat, ses réflexes commençaient à s'émousser. Mais il tenait, il tenait.

Il repensait à son entraînement, presque quinze ans plus tôt. Puis la guerre civile. La traque des criminels du clan Jux de Nelville jusque dans les Montagnes de Lune. L'assaut contre la forteresse oubliée de Sthiësha, bastion du seigneur primordial du même nom. Dans ces ruines noires surplombant la passe sombre, sa légion avait traqué les têtes du clan : Grishnâa le traître écorcheur, Ayammeshki l'enchanteresse prostituée, Gulde-Tyra le voleur gris et le plus mystérieux de tous : Mâeliel, mage brun Tykaty. Les minces échos des combats sur les terrifiants promontoires rocheux, le silence oppressant, la ruée vers le donjon noir, le sifflement suraigu lorsqu'une dense fumée rouge s'est enfuie du cadavre de Mâeliel, dernière menace pour la paix au Nelfgarl...

Tout en essayant d'éviter les attaques soudaines de son ennemi, Dorian cherchait la faille. Il y a toujours une faille. Un relâchement, un point faible... C'est alors que « pupuce » décocha un coup de patte qui prit Dorian à contrepied. Il fut projeté dans les airs à une hauteur inimaginable. En retombant, il se mit à pleurer. Il avait failli. Encore. Il allait mourir, rejoindre cette famille qu'il avait laissé se faire massacrer. Il ferma les yeux et attendit. Dorian sentit alors une caresse sur sa peau, comme une soie moelleuse. Il ne ressentit aucune douleur. Rien. Lorsqu'il rouvrit les yeux, l'arène était détruite, le monstre éventré et lui vivant. Vivant. Un immense poisson d'ivoire et d'or liquides le tenait chaleureusement entre ses nageoires. Sur la tête de la créature, un homme et un loup :

« Désolé Dorian... Je n'aurais pas du les laisser faire... J'ai encore fait cette chose là, comme sur le bateau. Lorsque ça arrive je ne me sens plus moi même. J'ai l'impression qu'un instinct bestial s'empare de moi, ou que quelque chose de plus fort que moi me contrôle...

- Ça fait du bien de te revoir p'tit gars ! »

Dorian sourit et ferma les yeux. Ce gamin était surprenant. Le poisson nagea dans le ciel jusqu'à l'orée de la forêt où il les déposa, sains et saufs, à deux pas d'un petit village. Sans dire un mot, les deux compagnons se regardèrent et éclatèrent d'un rire nerveux. Dorian rendit ses affaires à son ami et ils commencèrent à marcher vers le village, suivis de Lyn. Le bourg était composé de petites maisons de pierre blanche centrées autour d'une chapelle au toit de tuile. Ils entrèrent dans le village sous l'œil attentif de nombreux pigeons. Ils trouvèrent facilement l'auberge, en suivant les cris et les rires. Lorsqu'ils poussèrent la porte du massif bâtiment, le silence se fit alors que l'aubergiste s'approchait lentement d'eux.

L'homme les inspecta suspicieusement avant de se fendre d'un large sourire et de clamer d'un air jovial :

« Ah, des voyageurs honnêtes, dont un meutier à ce que je vois ! Enfin ! Asseyez-vous, j'arrive avec de quoi manger »

Il pointa du doigt une petite table située à quelques pas de la porte et retourna derrière son comptoir. Dorian et Gaerald s'y assirent et les discussions reprirent, sans se soucier d'eux. Une fois que l'aubergiste eu apporté le pain, le lard, les fruits et le fromage, un vieil homme vint s'asseoir à côté d'eux. Il commanda une chope de bière, la vida d'un trait et prit la parole :

« Où allez-vous, comme ça ?

- A Ergar, dit Dorian, sceptique.

- Ah, mes pauvres amis. Je crains que votre voyage ne soit vain. Avec tout ce bazar dans les landes et les collines...

- Que se passe-t-il, vieil homme, demanda Gaerald.

- Oh, pas grand-chose, c'est juste que les nains on fermés leurs portes au monde extérieur et que des barbares venus d'on ne sait où ont installés un trafic d'esclaves entre Fjek et les landes du coin...

- Quoi ! s'exclama Gaerald, Mais les meutiers ne sont pas au courant ?!

- Bah, écoute p'tit gars. Personne n'est assez riche dans le coin pour pouvoir se permettre de quitter sa maison juste pour ça et comme c'est les nains qui gouvernent, c'est censé être à eux d'alerter mais comme ils veulent plus voir personne... »

Troublé, Gaerald termina son repas en silence. Ils achetèrent quelques vivres à l'aubergiste et quittèrent le village par le nord. Ils gravirent une colline de grande taille en discutant de tout et de rien pour tenter de ne pas penser à ce trafic d'esclaves. Le loup de Gaerald en profitait pour se dégourdir les jambes dans les hautes herbes. Lorsqu'ils arrivèrent en haut de la butte, la vue leur coupa le souffle. Des landes couvertes de bruyères et d'herbes jaunes et rouges s'étendaient sur des lieues à la ronde, ponctuées de collines et de petites mares. Alors qu'ils allaient descendre la colline, une faible voix se fit entendre :

« Attendez, voyageurs ! » Ils se retournèrent et virent le vieil homme de l'auberge gravir tant bien que mal la grande butte. Il reprit lentement son souffle et reprit :

« A une époque, j'étais jeune et vigoureux. Le voyage m'appelait. J'ai alors descendu le Nâar jusqu'à Tykere. Je me rappelle du moment où j'ai passé les portes de cette grande cité. Les hautes arches de pierre, les bâtisses de roches et de tuiles colorées, les étals et boutiques débordants de denrées que l'on ne voyait nulle part ailleurs, les craquements des larges pales des moulins qui s'étalaient au sud de la ville...

- Vieil homme, dit Gaerald, nous sommes pressés. Laissez-nous... »

Dorian posa une main sur l'épaule de son compagnon et lui fit signe d'écouter sans rien dire :

« Je déambulais dans les larges rues pavées, je passais à côté des berges où s'entassaient de larges barques, les escaliers de pierre et de bois qui reliaient les rues, les avenues et les chemins de ronde, les bannières chatoyantes aux couleurs du Suudar... Je me rappelle quand je suis entré dans cette large bâtisse de pierres taillées et de tuiles rouges, les vitraux qui couvraient ses ouvertures, les tentures chatoyantes dans la pièce enfumée. Son propriétaire, un alchimiste... Il m'explique lentement comment aimer la vie et les choses simples, je lui apprends comment traire les chèvres. Il est avide de savoir alors il m'écoute... Il m'a appris des choses mille fois plus importante mais il me remercie. Maintenant, il sait traire une chèvre et il m'offre un présent. Il me dit que je saurais quand et à qui l'offrir. Il m'a dit : n'offre cette pierre qu'à celui qui en aura besoin, tu le reconnaîtras. Et puis je suis parti, et je suis rentré chez moi, ici. »

Le vieil homme fouilla alors dans les larges poches de son manteau et en sortit une émeraude lisse gravée de quelques lignes incompréhensibles. Il tendit la main vers le pendentif que Gaerald avait gagné avant le naufrage du Goéland et y plaça l'émeraude. Elle s'incrusta parfaitement au centre d'un cercle de coquillages rouges et or. L'ensemble du collier se mit à luire d'une vive lumière blanche puis Gaerald sursauta. Une voix grave et impérieuse lui apprenait des mots, des noms, tels que ceux qu'il avait prononcés pour invoquer Guraden. Le pouvoir affluait en luit par vagues successives alors que les mots s'inscrivaient en lettres majuscules dans sa mémoire.

*

Au même instant, loin au-delà des falaises de Drianor, toutes les stèles du pèlerinage illuminèrent la nuit pendant qu'elles délivraient leur savoir au porteur de la gemme.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !