Crystal resta silencieuse quelques minutes. Un léger vent se leva et tout le monde frissonna. La gardienne réalisa alors que lorsque les Frenniqs étaient envoyés depuis Frenn, ils devaient forcément retrouver Glenmor quelque part. Cet endroit était forcément défini à l'avance. Avec un peu de chance, il ne changeait jamais. Peut-être même était-ce la planète où Crystal et Slix avaient trouvé Yuna.

— Non, déclara la fillette. J'ignore où cela se situe. Nous avons dû attendre trois jours, si je me souviens bien, avant que Glenmor n'arrive et ne nous téléporte jusqu'au camp où tu as débarqué. Mais je suis incapable de te dire où ça se trouve. Désolée.

— Et évidemment, reprit Tekka, s'il ne nous dit pas où se trouve Frenn, il ne nous dira pas non plus où est ce point de ralliement.

— Nous voilà de retour au point de départ, conclut Ascual.

— C'est ça...

— Et si on lisait dans ses pensées ? proposa Tekka.

— Ça serait une bonne idée, si quelqu'un savait faire ça, répondit Crystal.

— Ça existe forcément, il suffit de trouver une personne capable de nous apprendre, ou bien de le faire pour nous.

— C'est simple, en théorie, Ascual, lança Slix. Depuis le temps qu'on fréquente des tas de sorciers, on n'en a jamais vu un capable de faire ça.

— Ce n'est pas pour autant que ça n'existe pas. Tomxed dit qu'il y a une grande ville pas loin. J'irai dès demain pour commencer des recherches, on verra ce que ça donne.

La décision fut validée par l'ensemble du groupe. Ascual, accompagné de Célina, se rendrait en ville pour trouver une bibliothèque, ou un accès au réseau, afin de se renseigner sur la localisation éventuelle d'un sorcier capable d'enseigner comment lire dans les pensées. Il était cependant peu probable que ce genre de sorciers soit référencé dans les bases de données publiques. En effet, cette capacité pouvait engendrer des problèmes moraux. Avec Célina, directrice d'une académie de magie dans le monde Shanak, certaines portes pourraient toutefois s'ouvrir plus facilement qu'au commun des sorciers.

— S'il existe un maitre dans ce domaine, on le trouvera, rassura finalement Ascual.

— Et nous, pendant ce temps-là, on fait quoi ? demanda Slix.

— Comme d'habitude, conclut Crystal.

Il y eut un court silence et la gardienne s'éloigna des autres, rapidement suivie de Yuna. Shabetha restait immobile devant le feu mourant, les yeux dans le vide. L'humaine au bras vert se dirigea vers Glenmor. Par sécurité, elle l'avait de nouveau enfermé dans un cercueil de pierre qui ne laissait que sa tête visible. Cette pierre était elle-même ensorcelée et aspirait lentement l'énergie vitale de son prisonnier. Même s'il se réveillait, il serait pratiquement impossible qu'il parvienne à se libérer par un sortilège. Crystal resta face à lui quelques secondes, à le fixer.

— Tu voudrais le tuer ? demanda alors Yuna.

La gardienne eut un sourire triste. Effectivement, sa première envie était de le tuer. Mais depuis tout ce temps qu'ils se couraient après, elle avait eu plusieurs occasions et jamais elle n'était passée à l'acte. Aujourd'hui qu'elle l'avait à sa merci, elle ne pouvait se le permettre sous peine de condamner tout un peuple. Peuple auquel elle vouait une haine farouche quelques semaines plus tôt. Le destin était bien trop complexe parfois.

— Je ne sais pas trop ce que je veux, fillette. Vois-tu ? Je voudrais le voir mort parce qu'il a causé la disparition de ma sœur. Mais apparemment, je suis incapable de le tuer parce qu'il représente mon dernier lien tangible avec elle. Et en plus, maintenant, c'est notre seul espoir de retrouver ta planète... C'est compliqué, finit-elle par avouer après une courte pause.

— C'est comme moi, chuchota Yuna. Au début je voulais te tuer. Je savais que je n'y arriverais pas parce que tu étais beaucoup plus forte que moi. Mais je voulais vraiment. Et puis ensuite j'ai réalisé que si j'étais encore en vie, c'est parce que tu le voulais bien. Parce que tu me protégeais. J'aurais voulu te tuer, mais ça aurait voulu dire que je me condamnais aussi. Quel plaisir aurais-je pu avoir de t'avoir tuée une fois morte ?

— Tu présumes surtout beaucoup de tes forces, Yuna. Tu ne peux toujours pas me toucher, je te rappelle.

— Ça n'a plus d'importance de toute façon. Maintenant, je ne veux plus te tuer. Je sais que tu ne nous veux pas vraiment de mal. Tu es comme moi. On nous a enseigné la haine à toutes les deux. On est toutes les deux victimes. Voilà pourquoi, maintenant je voudrais tuer Glenmor, moi aussi. Parce qu'il m'a fait croire que seuls les Frenniqs valaient la peine de vivre. Que toutes les autres espèces étaient le mal. Mais c'est faux !

Crystal tourna la tête vers la petite Frenniq. Elle aimait particulièrement lorsqu'elle cessait de faire l'enfant et dévoilait cette facette, bien plus mature que ce que son visage poupon laissait voir.

— Aucune race entière ne mérite d'être exterminée, reprit Yuna. Seuls les gens comme Glenmor ou Heita méritent la mort. Ils condamnent sans réfléchir. C'est intolérable.

— Est-ce qu'ils sont responsables de leur comportement, d'après toi ? demanda alors l'humaine. Ne sont-ils pas victimes, eux-aussi, d'un endoctrinement millénaire ? Si nos chemins ne s'étaient pas croisés, ou dans des circonstances différentes, tu m'aurais probablement attaquée. Et si je ne t'avais pas gardée près de moi pendant tout ce temps, j'aurais certainement fini par exterminer tous les Frenniqs que je croiserais. Je serais exactement comme lui, fit-elle avec un geste du menton vers son prisonnier. Je pense que ce n'est pas plus de sa faute que de la nôtre. Voilà pourquoi il ne devrait pas mourir sans avoir eu une chance de le comprendre. Ce serait criminel autrement.

Crystal sentit alors la main de Yuna se glisser dans la sienne.

— Tu es quelqu'un de bien, gardienne Crystal. Tu mérites de garder Khram.

La jeune femme sourit, ce compliment n'avait pas bien grande valeur parce qu'il était émis par une fillette qui n'avait pas encore une grande expérience de la vie, malgré ses accès de maturité. Pourtant, ça la toucha profondément. Pour la première fois depuis fort longtemps, Crystal se sentit fière. Fière d'elle-même, de ce qu'elle avait accompli et même de Yuna. Malgré la situation et la mort de Gil, la journée se terminait bien, pensa-t-elle. Elle passa une main dans les cheveux de la Frenniq et fit demi-tour. Il était temps d'aller se reposer.

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