PREMIÈRE RENCONTRE

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Oriana tenta de se tourner de l'autre côté. Elle ne parvenait pas à trouver le sommeil dans cette geôle humide. Dès leur arrivée à la forteresse, des gardes l'avaient jetée sans ménagement dans ce sombre cachot. Elle ferma les yeux, s'imaginant dans les vertes prairies de son enfance. Son grand-père lui tendait les bras, tandis qu'elle courait dans sa direction. Au loin, une horde de chevaux s'ébrouait en galopant.

Qu'elles étaient loin ces années d'insouciance ! Enfant, elle n'avait pas conscience de sa chance. Vivre sous un toit accueillant, auprès d'êtres chers. Ce bonheur simple se refusait à elle à présent. Elle toussa en maudissant le seigneur de ce fief. Le frère du monarque du pays des Hisles avait fait cause commune avec Morgaste. Pire encore, il livrait Alceste au Prince Noir. Elle frissonna en se remémorant leur complicité passée. Isolée dans ce lieu obscur, elle réalisait combien sa présence lui manquait.

Un raclement la détourna de ses pensées nostalgiques. Elle appréhenda quelque rongeur téméraire. Mais un deuxième raclement, plus long, retentit. Quelqu'un cherchait à établir le contact. S'approchant de l'origine du signal, elle tapa avec son gobelet sur le mur suintant. Deux raclements répondirent à son appel. Malgré son dégoût, elle appuya son oreille contre la pierre moite. Une voix peu audible répétait la même phrase. Elle mit un certain temps à comprendre : « Je m'appelle Manfred. Qui êtes-vous ? » Le tavernier qui les avait accompagnés pendant une partie de leur trajet ! Quelle coïncidence ! Elle se souvint qu'Aloïne voulait rejoindre sa chambre. À présent, ils étaient compagnons d'infortune. Elle déclina son identité. Ils passèrent un certain temps à discuter. Oriana l'informa du dénouement de son évasion.

Elle ne s'appesantit pas sur l'état de prostration dans lequel Alceste semblait plongé. La perte de ce maudit fragment ne pouvait expliquer, à elle seule, son renoncement. Il n'avait pratiquement pas réagi quand les gardes l'avaient entraîné hors de sa vue. Jamais il ne s'était comporté de la sorte, frisant la lâcheté. Était-ce la proximité de son pire ennemi qui annihilait toute velléité ? Il ne servait à rien de conjecturer, seule, dans ce cachot sordide. Manfred n'ayant suggéré aucune solution pour s'échapper, Oriana aviserait lors de la prochaine visite du geôlier.

Pendant que les flammes se tordaient dans les braseros encadrant le trône, Alceste feignait l'indifférence. Sans la pierre de l'espace, il n'avait aucune chance face à son occupant. Celui-ci demeurait le dos calé contre le dossier, le visage masqué par la pénombre. Seuls deux points lumineux brillaient. Il savait que Morgaste l'observait. Il sentait sa présence dans son esprit et sa chair. Le tyran fouillait dans son cerveau et son cœur pour connaître ses pensées les plus intimes. Les deux gardes postés à l'entrée, dans son dos, feignaient l'indifférence.

— Approche-toi... plus près !

La voix grave avait un ton impérieux, ne souffrant aucun refus. Alceste obéit plus par curiosité que par crainte. Sans se l'avouer, il désirait plus que tout défier son regard.

Les craquements en provenance de l'âtre s'intensifièrent. Les flammes bondissaient, comme cherchant à fuir le brasier. Malgré la chaleur vive, Alceste tremblait de froid. Il n'était plus qu'à quelques pas de son ennemi. Morgaste se pencha et son visage apparut au jeune homme. Il avait les traits tirés d'un insomniaque. Sous ses yeux, des poches sombres alourdissaient son regard. Mais plus que tout, la couleur bleu pâle de ses iris le mettait mal à l'aise. Des flammes dansaient, prisonnières dans ses pupilles.

— Qui es-tu vraiment, Alceste Dulhin ?

La question résonna dans l'immense salle, en écho à son silence. Malgré la haine que lui inspirait le tyran, il ne trouva rien à dire. Le conquérant s'impatienta, assis sur son trône ouvragé.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !