Chapitre II - Dernière Partie

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5 Septembre 2177 après Theobran

D'un des balcons du palais royal surplombant Joinaburg, le prince Qe'ti regardait la ville avec mépris :

« A quoi pensaient ces petits imbéciles de la ville haute ? Ce ne sont pas leurs ridicules manoirs de pierre blanche qui les protégeraient d'une guerre, pensait-il, alors que moi... »

« Qe'ti, Qe'ti !

- Quoi encore, Zéphir ?

- Père veut te voir ! »

Qe'ti soupira. Cet imbécile uniquement bon à se goinfrer et à lui faire la morale sur « L'importance de la paix en ce monde » allait encore lui rabâcher ses principes à la con. La barbe.

« Dit lui que j'arrive, le temps de me préparer.

- D'accord mais il ne va pas aimer...

- T'inquiètes petite sœur, si il te crie dessus c'est moi qui lui ferait la morale, pour une fois ! »

Sur ce, Zéphir partit en courant, comme à chaque fois. Décidément, elle portait bien son nom... Qe'ti quitta lentement les balcons fleuris de l'aile ouest du palais. Il gravit quelques marches derrière lui et se retrouva dans ses appartements. Il déambula dans ce dédale de panneaux de santal et de soieries. Qe'ti s'arrêta devant un grand miroir au cadre sculpté et appela ses valets. Ceux-ci cachèrent ses cheveux noirs sous un magnifique turban violet. L'armée de serviteurs le vêtit ensuite d'une légère armure d'or et de soie et le prince se contenta ensuite de jeter une grande cape rouge sur ses épaules. Qe'ti fixa sa longue épée au manche ouvragé à sa taille. Enfin prêt, il se leva et partit vers les appartements de son père.

Il marcha quelques temps à travers un dédale d'escalier, d'alcôves et de couloirs avant d'arriver devant l'immense escalier de la tour sud où se trouvaient les appartements privés de son père, le roi Kitari. Il gravit lentement les mille-deux-cent-treize marches de cet escalier avant d'arriver dans une antichambre circulaire remplie de coussins aux couleurs chaudes, de plantes odorantes, d'encens et de soies. Qe'ti inspira et frappa à la porte ouvragée. Le battant de bois s'ouvrit presque aussitôt et Zéphir lui sourit :

« Eh bien, papa, il est là

- Fait entrer ce petit c...

- Eh, tonna Qe'ti, y'a des oreilles sensibles ici papa. »

Zéphir se décala sur la gauche et Qe'ti déboula sans ménagement dans la chambre de son père :

« Bon, tu voulais me dire quoi ?

- Petit insolent, gronda le roi. Zéphir, sort !

- Mais, papa !

- C'est pas une proposition, sort !

- Oh là, Kitari, laisse là un peu.

- Qe'ti, ne discute pas mes ordres ! Assied toi ! Zéphir, tu sors sinon...

- Ok papa, obtempéra l'enfant. »

Le roi attendit que Zéphir ait disparu derrière la porte et se mit à hurler :

« Qe'ti, hurla Kitari, pourquoi tu fais chier le monde ! La paix dure depuis trop peu de temps alors laisse les représentants Tykatys tranquilles, merde !

- Papa, il avait manqué de respect à Letash. Je lui ai fait comprendre qu'il n'aurait pas dû, c'est tout.

- Tu lui as presque arraché un bras, putain ! Il nous avait juste offert le pendentif de Letash ! Ils l'avaient retrouvé ! Si ça continue tu vas déclencher une guerre avec eux!

- Et alors ? Ça nous fera une occasion de venger Letash. Son pendentif, ils ne l'avaient pas nettoyé. On a reçu un pendentif boueux. Ils l'ont laissé aussi sale que son honneur.

- Petit con ! Tu te la fermes et tu restes tranquille sinon je te fait pendre par les couilles au-dessus du canyon pourpre ! »

Le canyon pourpre était la frontière entre le Joinas et le territoire des Tykatys, les nomades du désert. Ceux-ci étaient réputés pour leur barbarisme et leurs mœurs bestiaux. Selon ce qui se disait, les Tykatys faisaient manger le cœur d'un Joinais à des époux après leur mariage, même si personne n'avait jamais eu le courage d'aller vérifier sur place. Qe'ti blêmit et regarda son père avec encore plus de haine et de dégoût qu'auparavant. Le prince pesta contre son père et Kitari souriait. Il savait que son fils allait obtempérer. 

Ah, ce gamin avait l'audace de tenir tête à son roi -et son père, par la même occasion- mais il n'osait pas s'approcher du canyon pourpre. Lui qui parle toujours d'exterminer les Tykatys, en mémoire de Letash. Allez savoir pourquoi... Qe'ti se leva, une flamme de défi dans les yeux, ravala patiemment le crachat qu'il préparait à l'attention de son père et quitta la pièce avec un retournement de cape magistral !

Qe'ti descendit la tour et se dirigea vers le nord du palais. Là, derrière une gigantesque porte d'acier de plusieurs mètres d'épaisseur, se trouvait la luminerie. Un gigantesque complexe permettant d'accueillir les Djinns du Joinas.

Les Djinns servent de montures royales aux dirigeants du pays Les Ifrits sont les djinns du feu, monstres à la puissance et à l'apparence terrifiante qui font en sorte que leurs flammes ne provoquent aucun dégât s'ils le veulent. Les sylphes sont les djinns de l'air, des formes éthérées sans cesse en mouvement et les innommés sont les djinns de l'eau, sans forme constante.

Le jeune prince se dirigea vers le plus gros baraquement de brique ocre. Juste avant la porte de celui-ci, une plus petite donnait sur son box, avec son djinn. L'œuvre de Letash. Letash le premier, Letash le modèle, Letash le successeur. Un immense Ifrit. Un djinn à dix-huit pattes articulées, à la queue de scorpion, au corps de hyène et à la tête de fennec ; le tout auréolé d'énormes flammes. Une bête de quinze tonnes et de seize mètres de haut. Le serviteur dévoué et l'ami de Letash. Batiastan.

Qe'ti grimpa sur le djinn et le fit lentement avancer à l'air libre. Il demanda à Batiastan de décoller, ce qu'il s'empressa de faire dans gerbe de flammes tout en rétractant les pattes et en déployant des ailes de guêpe. Une fois dans les airs, le jeune homme perdit son masque de dignité et se mit à sangloter et à insulter son père :

« Putain de merde ! Papa ! T'en fais quoi de lui ! Tu fais quoi en sa mémoire, hein ! Que dalle ! Rien ! » A cet instant, Qe'ti fondit complètement en larmes. Letash. Son grand frère. Son modèle. Le successeur de son père. Le roi idéal. Il revoit encore son cadavre, sur le dos de Batiastan. Le fidèle serviteur qui le ramène à la maison. Qui respecte la dernière volonté de son maître et qui se met au service de Qe'ti. Letash, tué par les Tykatys. Letash, tué par la bêtise de son père. Letash, tué par une provocation inutile. Letash, tué au canyon pourpre.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !