LA PROIE ET L'OMBRE

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Morgaste savourait l'instant. La présence d'un autre éclat approchant de la forteresse le galvanisait. Dans sa vision, il avait aperçu aussi son ancien détenteur. Le jeune homme semblait prostré, un bien piètre adversaire, décidément ! Il se découvrait pourtant impatient de le rencontrer. Comprendre pourquoi Alceste réagissait aux pouvoirs du fragment lui importait. Après seulement, il le tuerait. Il demeurerait le maître des pierres stellaires. Ensuite, il unirait leurs pouvoirs pour éradiquer le mal qui le rongeait. D'après son soigneur, il lui restait peu de temps, bien qu'il ne sache pas exactement combien. Quelle dérision de dominer le monde, mais de ne pas contrôler son propre corps !

Clodric était inquiet. Son agent n'avait plus donné signe de vie. Apprenant que Morgaste envoyait une troupe pour intercepter un jeune inconnu, il avait aussitôt engagé Silvérin. Il était parti avant les Maraudeurs pour rejoindre le groupe d'Alceste. Son dernier message, apporté par une corneille, indiquait qu'il touchait au but. Le soi-disant baladin était bien connu des hommes de Morgaste. S'il venait à les rencontrer, Othe et ses assassins croiraient qu'il était acquis à leur cause. Sans nouvelles depuis plusieurs jours, Clodric imaginait le pire. Avait-il pu intercepter cette proie tant convoitée par le conquérant ? Incapable d'attendre davantage, il ordonna au capitaine de sa garde de se tenir prêt à partir en mission. Il dirigerait lui-même cette chasse particulière. L'enjeu était trop vital pour confier une telle tâche à des subalternes.

Oriana observait Alceste, qui ne pipait mot. Les cahotements de la carriole la berçaient. Trompeuse quiétude ! Elle sentait le regard de Gunnolf vissé dans son dos. Il chevauchait à sa hauteur, pour ne pas perdre de vue son trophée. Son regard jubilatoire, qui en disait long sur ses intentions, contrastait avec la désespérante apathie d'Alceste. Ce dernier paraissait résigné. Elle ne l'avait jamais vu dans un tel état. Au contraire, tout son être bouillait du désir de vengeance. Elle attendrait la nuit tombée pour tenter une évasion. Elle espérait qu'Alceste se joindrait à elle, bien que son attitude ne lui évoquât rien de bon. Malgré la situation critique, elle ne renoncerait pas !

De son côté, Othe imaginait les honneurs dont le comblerait Morgaste. Cette belle prise lui assurerait un avenir radieux. Il soupesa dans sa poche le morceau de caillou. Étrange qu'un tel conquérant soit tributaire d'un objet d'apparence aussi anodine. Après réflexion, il en conclut que la pierre devait posséder une grande valeur. Il se remémora la tempête improbable déclenchée par l'adolescent devant la grange du père de cette gamine. Le tyran voulait s'approprier un pouvoir qui le rendrait invincible. Othe revit à la hausse ses ambitions. Il réfléchirait à ses prétentions durant le bivouac. L'octroi d'une seigneurie s'imposait au minimum. Ce gamin finirait par lui porter chance. Si seulement ce maudit Grand Maître de l'Ordre n'avait pas tout compliqué, il jouirait déjà de tous ces biens !

L'obscurité avançait. Aloïne appréhendait cette solitude nocturne. Elle se remémora s'être perdue en forêt enfant, après avoir désobéi à sa mère. Une battue organisée avait permis de la dénicher, blottie au creux d'un arbre. Depuis, passer une nuit en forêt la terrorisait. Heureusement, elle n'était pas seule, bien que Horst, moribond, respirât avec difficulté. Elle percevait les battements désordonnés de son cœur. Pour insuffler du courage au blessé, elle s'improvisa conteuse. Cela lui permit d'oublier sa solitude sylvestre. Elle s'inspira d'épisodes de sa vie pour inventer des histoires. Quelle ironie d'en être réduite à raconter pour ne pas sombrer ! Des hurlements de loups interrompirent son récit. Frissonnante, elle pria pour que la meute les épargne.

Un craquement retentit tout près d'eux. Quelque chose approchait. Un animal avait-il déjà senti les proies humaines ? Le sang du garde devait être aisément détectable par un prédateur. Aloïne saisit sa cravache improvisée, déterminée à défendre sa vie et celle de son compagnon. Un autre bruit résonna dans le silence de la nuit. Terrorisée, la jeune servante se serait enfuie si elle n'avait pas eu charge d'âme. Des pas convergeaient vers l'endroit où ils se dissimulaient. Des bruits de bottes confirmèrent que des êtres humains approchaient. Tout à coup, Aberden émergea du sentier accompagné d'un vieillard au port altier. Sa longue chevelure blanchie contrastait avec l'acuité de son regard. Ses yeux bleus fixèrent intensément Aloïne.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !