L'APPEL

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Tous les courtisans voulaient apercevoir le couple extraordinaire. La nouvelle de la métamorphose d'Annabelle s'était répandue telle une traînée de poudre. La beauté qui offrait son bras au nouveau venu fascinait la cour. La plupart n'arrivaient pas à croire qu'un tel changement ait pu se produire. L'insignifiante enfant ne pouvait être la même que cette splendide jeune femme. Ses longs cheveux sombres contrastaient avec sa peau très pâle. Surtout, les iris bleu turquoise de ses grands yeux captivaient tous les regards.

Le jeune homme qui l'accompagnait n'était ni très grand ni très costaud, mais son visage respirait l'intelligence. Les nobles présents s'inquiétèrent de sa présence, car le roi Kildéric semblait le tenir en haute estime. En fin de journée, lorsque les visites protocolaires s'achevèrent, il les convoqua dans ses appartements privés.

— Ainsi, répéta-t-il, vous étiez présent sur le champ de bataille.

Alceste expliqua, une fois encore, qu'ils étaient arrivés trop tard. Annabelle lui prit délicatement la main.

— Tu ne dois pas t'en vouloir.

Le roi manifesta un grand intérêt pour son périple. Il posa aussi de nombreuses questions concernant son adversaire.

— Hélas, Votre Majesté, déplora le jeune homme. Je n'ai pas rencontré le tyran en personne. Il me tarde pourtant d'être en mesure de l'affronter !

Annabelle se leva. Elle tenait dans son poing fermé le fragment hérité d'Abyssin. La pierre brillait intensément.

— Il te cherche. Il connaît tes faiblesses, prophétisa-t-elle en arpentant la pièce. Il veut la pierre que t'a léguée la Meneuse. Des hommes mauvais sont en route...

Brusquement, elle perdit connaissance. Inquiet, Alceste la souleva dans ses bras et demanda la permission au souverain de se retirer. Sa compagne avait fourni un effort trop intense pour sonder les pensées de Morgaste. Il la porta dans son lit. Pourquoi n'avait-elle pas uni ses efforts aux siens ? Il s'assit sur un fauteuil et veilla à son chevet. Alors seulement, le nom d'Oriana lui revint en mémoire. Il fut tenté d'interroger le fragment, mais celui d'Annabelle et le sien étant liés, il comprit qu'après une telle débauche d'énergie, cela ne mènerait à rien. Il ferma les yeux en essayant de trouver le repos.

Dans la clairière fleurie, leurs corps allongés reposaient. La jeune femme respirait normalement, tandis que l'homme haletait dans son sommeil. La tache rouge sur son flanc gauche témoignait de sa blessure. Des grands arbres au feuillage reverdi s'agitèrent. La rafale de vent surprit les dormeurs. Oriana, assise sur son séant, les observait. Elle avait peu dormi, contrairement à la servante. Horst avait malencontreusement chuté en descendant de la toiture. Sans doute amoindri par sa longue captivité, son pied avait glissé et il était brutalement tombé sur le flanc.

Après s'être éloignée du château maudit, elle l'avait pansé sommairement avec un lambeau de sa jupe. Horst souffrait sans se plaindre, mais leur progression s'en trouvait considérablement ralentie. Oriana ne pouvait se résoudre à l'abandonner comme il l'avait suggéré à maintes reprises. Si seulement ils disposaient d'un attelage ! Marcher lorsqu'on a des côtes brisées se transforme rapidement en supplice. Horst n'en pouvait plus. Elle avait perçu sa souffrance pendant son sommeil. Quelle malchance, cette chute, après toutes ces épreuves ! Seule, elle aurait peut-être renoncé, mais pas question de montrer de faiblesse en présence d'Aloïne ! La jeune domestique l'aidait à soutenir le blessé, en le couvant d'un regard qui ne trompait personne.

Une autre bourrasque fit gémir les ramages et s'envoler une multitude de petits oiseaux. Pussent-ils eux aussi voler ! Elle réveilla Horst doucement. Il ne réussit pas à s'asseoir. Oriana toucha son front brûlant. Après l'avoir réhydraté, elle décida d'aller quérir de l'aide. Elle informa de son intention Aloïne, qui émergeait péniblement de sa courte nuit. Horst leva faiblement un bras pour la saluer, puis sombra à nouveau dans l'inconscience.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !