LE PRISONNIER ET LA PRISONNIÈRE

20 9 0


La geôle suintante accueillait les courants d'air. Malgré la température plus clémente, on aurait dit que la froidure prenait ses quartiers d'hiver. La paille moisie n'invitait pas l'occupant à se blottir contre. Il restait prostré, adossé au mur le moins humide. Les rats trottaient sur le sol crasseux, cherchant des miettes oubliées. Le prisonnier redoutait particulièrement la nuit, lorsque le sommeil s'emparait de lui. Alors les bêtes immondes grimpaient sur son corps assoupi et mordaient sa chair. Il se débattait dans son sommeil, chassant les rongeurs affamés. Il ne savait plus depuis combien de temps il croupissait dans ce cachot sordide. Il avait perdu la notion des jours. Il conservait malgré tout l'espoir que quelqu'un viendrait le délivrer de cet enfer.

Il aurait préféré mourir pendant l'affrontement. Il s'était pourtant jeté à corps perdu contre la rangée serrée de soldats. Mais le chef du bataillon avait ordonné de l'épargner. Pourquoi lui et pas les autres ? Pourquoi pas le fier Bernulf, chef du peuple des Montagnes ? Qui était-il pour avoir mérité de vivre ? Quel intérêt d'avoir survécu pour pourrir dans cette prison ? Il sanglota malgré lui. Des bruits troublèrent le silence et il reconnut les pas du geôlier. La brute épaisse chargée de veiller à sa survie amenait son brouet quotidien. S'il avait eu encore quelque force, il l'aurait volontiers étranglé de ses propres mains. La porte rouillée pivota difficilement et la lanière du fouet claqua sur sa peau.

— Recule, ordure ! Sinon, tu n'auras pas ta pitance !

Horst s'exécuta, effrayé à l'idée de jeûner une fois de plus. Il se traîna jusqu'au fond de la cellule. Il haïssait cet homme qui le réduisait à un comportement de bête ; mais il se haïssait encore plus. Après avoir jeté sa gamelle au centre de la pièce et déposé un pichet d'eau, il s'en retourna. Parvenu à la porte, le gardien s'arrêta, jubilant :

— Demain matin, mon maître et seigneur souhaite s'entretenir avec toi. Une servante viendra pour te décrasser, loque humaine. Tu as intérêt à coopérer, sinon je te briserai tous les os !

Il claqua la porte, dont l'écho résonna lugubrement dans les galeries obscures. L'espérance refit surface. Horst comprit que l'occasion de s'enfuir ne se présenterait pas deux fois !

Avant l'aube, la jeune servante pénétra dans la cellule du prisonnier. Elle baissait les yeux, n'osant provoquer son guide. Le geôlier l'avait conduite dans un dédale de couloirs qui empestait la moisissure. Elle était effrayée par cette tâche, mais n'avait pas le choix. La brute épaisse qui l'escortait claqua la porte. Elle frissonna en s'approchant de l'occupant allongé sur la paillasse.

— Qui... qui est là ?

La voix hésitante de l'individu trahissait un réveil difficile. Il s'assit au bord de sa piteuse couche en se tenant la tête à deux mains. Il bâilla bruyamment et gratta son bas-ventre.

— Foutus morpions !

Il leva les yeux et son visage barbu s'offusqua en croisant son regard.

— Une femme ! Que faites-vous dans ce cloaque ?

Elle se rapprocha du dénommé Horst Trebor. Les mèches de ses cheveux poivre et sel pendaient lamentablement. Les hardes du captif étaient trouées et son odeur pestilentielle.

— Je m'appelle Aloïne. L'intendant m'envoie pour soigner votre apparence. Le châtelain a ordonné votre interrogatoire.

Elle marqua une pause, épiant son silence.

— Je suis aussi une amie de Manfred, l'ancien aubergiste, ajouta-t-elle en tentant de maîtriser sa respiration. Il vous fait dire de garder espoir !

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !