Chapitre II - Partie 1

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4 Septembre 2177 après Theobran

Alors que la lune étendait sa domination sur le monde, accoudés au bastingage, le capitaine Clercy, Dorian et Gaerald discutaient :

« Il faudra faire attention à la confluence entre le Nâar et la Lîhe, c'est une région remplie d'écueils, d'îlots microscopiques et de pirates, disait le capitaine du vaisseau, peut-être devrions-nous accoster légèrement avant, aux collines qui forment la pointe du plateau de Confluance. » Il se retourna et avança vers la poupe. Il alluma une lanterne de cuivre sculpté, sortit une carte et l'étala sur une table:

« Entre cette pointe et la toundra, une mince chaine d'îlots permet de traverser à pied sec, dit-il en pointant le lieu-dit sur la carte. Si nous allons à bon train, nous devrions arriver d'ici deux semaines, et nous en prendrons bien une ou deux autres pour traverser la toundra et la massif Erg.

- D'accord, acquiesça Gaerald, avons-nous assez de vivres ?

- Bien sûr que non... !! Mais le peu que nous n'avons pu charger, vous le trouverez sûrement en chassant un peu, la toundra regorge de petits rongeurs. Cuits au feu de bois avec quelques épices nordiques et une bonne lampée de bière, vous devriez avoir un festin royal !! »

Sur ce, les trois hommes se séparèrent. Clercy retourna hurler ses ordres à l'équipage, Dorian s'installa à la proue, assit sur un tonneau, regardant les vagues formées par l'avancée du vaisseau. Il s'en détourna rapidement pour contempler les multiples paillettes blanches brillant sur la robe sombre de la nuit. Chaque constellation se transformait pour former deux visages, ceux de Yanaïs et Ilona. Elles lui souriaient à travers les étoiles, et il pleurait, il pleurait de ne pas être avec elles, à l'ombre du bouleau de leur maison, à Novigrad... Cela semblait si lointain, et pourtant, cela ne faisait qu'une dizaine de jour qu'il avait quitté son village de toujours. En arrivant à Kaher-Logias, huit jours après son départ de Novigrad, il espérait trouver un lieu de repos, mais le destin semblait s'amuser de ses souffrances...

Gaerald, malgré le choc dû à l'immense pouvoir qu'il avait reçu en quelques secondes, n'avait pas perdu son caractère joueur et entra dans une partie de dés animée entre loups de mer. Il avait pour adversaires Robert le mousse, un adolescent boutonneux aux dents écartées et aux cheveux bruns sombre ; Gorovarth le troll, immense, comme tous ceux de son espèce, il ressemblait à une statue grossière ayant pris vie ; et Œil-de-Lynx, le guetteur borgne aux dents jaunes affutées et au regard... étrange, son œil semblait vous fixer avec insistance comme s'il vous voulait du mal, mais en même temps, il semblait regarder constamment ailleurs, dans le vague. Ils jouèrent jusque tard dans la nuit, assis en tailleur autour de leur lanterne, sur le pont. Gaerald perdit vingt-six florins au total mais en gagna trente. Au cours d'une dernière partie, uniquement entre lui et Œil-de-Lynx, il gagna une mystérieuse amulette d'améthyste, de coquillage et d'or. Œil-de-Lynx lui dit qu'il s'agissait d'un talisman qui, si on le combinait avec le bon objet, permettait d'invoquer une armée fantôme ou un truc dans ce genre-là, il le glissa autour de son cou : « Bon, se dit Gaerald, je garde, on ne sait jamais »

Ils se couchèrent vers le milieu de la nuit, Dorian resta à la proue, les yeux rougis, jusqu'à ce que Morphée le prenne entre ses bras et Gaerald préféra se reposer avec ses nouveaux amis matelots dans des hamacs tressés, tendus entre deux mâts du vaisseau.

Dorian se réveilla tôt mais reposé. Il grimpa sur le mât de beaupré et se jucha au bout de celui-ci. De là, la vue était inimaginable : à l'horizon, le soleil orange vif pointait au dessus des plaines verdoyantes de l'est de Confluance, plusieurs dizaines de milles plus loin sur le Viôrd. La brume matinale se déchirait lentement en lambeaux rose sur l'eau scintillante ; le silence était seulement troublé par les vaguelettes à l'avant du navire et le chant des sternes. Le vent gonflait les voiles, et le craquement de la coque ressemblait à un chant de bonheur. Clercy et quelques matelots s'étaient levés et étaient venus rejoindre Dorian. Clercy pointa du doigt les légers remous quelques petites milles plus loin au nord et dit :

« Voici la confluence du Viôrd et du Nâar. Dans quatre jours nous sommes arrivés ! »

Soudain, la brume se regroupa en un mur opaque face au galion, les sternes restèrent en arrière et un silence oppressant enveloppa le navire. On aurait cru que le bateau filait à travers les limbes, avec pour seul raccord à la réalité le craquement sinistre des haubans et du bois. 

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !