LES ÂMES RÉUNIES

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Sur le chemin du retour vers le château du roi Kildéric, Alceste ruminait de sombres pensées. Son compagnon, Aberden, par nature taciturne, n'arrangeait rien. Mais ses qualités de chasseur étaient précieuses. Ils avaient emprunté la voie principale, qui menait d'est en ouest. Malgré le timide printemps, le gibier se faisait encore rare. L'hiver tardait à rendre les armes dans cette partie occidentale du royaume des Hisles. Les villages bruissaient de la défaite de l'armée du suzerain. Alceste n'avait plus envie de répondre aux questions angoissées des habitants. La peur se lisait sur tous les visages. Les deux hommes évitèrent les autres bourgades.

Un soir, une fois le campement dressé et Aberden parti chasser, Alceste tenta d'interroger le fragment. Assis face au feu, il n'obtint que des images fugitives. L'une d'elles dévoila le visage d'Oriana. Épuisé, il ne put affirmer que la jeune femme fût vivante. Il était encore rongé par le doute lorsque le chasseur réapparut.

— Ce faisan devrait satisfaire notre appétit !

Il jeta le volatile au pied de l'adolescent. Celui-ci ne réagissant pas, il s'inquiéta :

— Qu'est-ce qui ne va pas, jeune Élu ?

Alceste eut un pincement au cœur en songeant qu'Erwin lui avait décerné ce titre.

— Rien... Je n'arrive pas à savoir lesquels de mes amis sont encore en vie !

Aberden haussa les épaules, tandis que le messager se levait d'un bond pour s'isoler dans les taillis.

Adossé contre le tronc d'un arbre, Alceste maudit son impuissance. Malgré sa longue errance, il n'avait pas réussi à rejoindre les autres. Rebrousser chemin équivalait à un aveu d'échec. Il ne le supportait pas.

— Tiens ! Mange cette portion de cuisse, tu m'en diras des nouvelles !

Alceste, dont le ventre gargouillait, saisit l'écuelle. Il mordit à pleines dents dans la chair tendre. L'apprenti cuisinier le regarda dévorer la nourriture.

— Tu n'es pour rien dans la disparition de tes amis, déclara-t-il d'une voix posée. Le seul à blâmer, c'est le Prince Noir. Moi-même, j'ai été séduit un temps par sa puissance et son or. Mais ce rusé conquérant n'a que faire de l'existence des autres mortels. Il poursuit un seul et même but : exterminer tous les peuples qui s'opposent à sa volonté !

Alceste frissonna. L'oncle d'Annabelle, pourtant si peu disert, venait de livrer une analyse clairvoyante. Il ne fallait pas céder au désespoir, surtout s'il espérait un jour défier le tyran. Pour venger ses amis, il devait conserver sa rage intacte. Il acquiesça en tapant sur l'épaule du mercenaire.

Cette nuit-là, son sommeil ne fut pas peuplé des cauchemars habituels. Pour la première fois depuis l'abandon du champ de bataille, il trouva le repos. Au petit matin, il se leva en premier, décidé à rejoindre au plus vite l'armée du roi. Aberden émergeait à peine lorsqu'un air de musique retentit. Aussitôt, les deux hommes empoignèrent leurs armes. Un joueur de flûte s'avança dans la clairière où ils avaient établi leur campement. Il était grand et svelte, vêtu d'un pourpoint bariolé avec un arc ceint en travers de son torse. Surpris, Alceste ne réagit pas, mais Aberden se posta entre lui et l'inconnu. En guise de bienvenue, il le somma de décliner son identité. Le ménestrel ôta son couvre-chef en esquissant une révérence comique.

— Illustres amis, puis-je me joindre à vous et profiter de votre bon feu ?

Faisant fi des lois de l'hospitalité, le mercenaire lui intima de passer son chemin. Outré, Alceste l'invita à partager leur maigre pitance. Après les avoir remerciés, l'étrange convive s'assit près du foyer en se frottant les mains. Curieux, le jeune homme le bombarda de questions.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !