L'APPÂT

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La neige avait fondu. Partout, les arbres bourgeonnaient. Par la lucarne, Oriana contemplait avec envie les paysages fleuris. Enfermée dans ce réduit depuis de longs jours, elle désespérait de vivre. Chaque soir, il venait la tourmenter. Elle aurait préféré ne pas avoir été épargnée par les soldats de Morgaste. Ils l'avaient ramassée en mauvais état après la bataille. Elle saignait abondamment à la tête. Les vainqueurs s'apprêtaient à la violer, lorsqu'il s'était interposé. Il l'avait prise dans ses bras puis transportée, pâle et affaiblie, dans la tente du guérisseur. Les soins prodigués l'avaient ramenée à la vie. Si elle avait su, elle se serait laissée mourir !

La pièce dans laquelle elle demeurait prisonnière ne ressemblait pas à une geôle. Une large cheminée diffusait un feu réconfortant. Des tapisseries ornaient les murs de pierre et les tapis jonchant le sol procuraient une trompeuse impression de douceur. Pourtant, au centre trônait un grand lit à baldaquin. Chaque nuit, il exigeait sa présence à ses côtés. Alors, Oriana devait s'abandonner à ses vils appétits sexuels, sous peine d'être exécutée. Le premier soir, elle s'était vainement refusée. Il l'avait rossée, puis menacée de la livrer au bon plaisir de soudards. Elle n'avait pas eu d'autre choix que d'endurer ses caresses pour survivre. Oriana avait juré de se venger, de le tuer de ses propres mains, dès que l'occasion se présenterait.

Elle n'oubliera jamais ce nom : Gunnolf ! Ce chien qu'Erwin et elle avaient abandonné dans cette étrange clairière. Ils n'auraient pas dû lui laisser la vie sauve ! Sans qu'elle sache comment, ce porc l'avait retrouvée. Après chaque libation, il se vantait d'avoir obtenu le pardon de son maître en livrant des informations sur le groupe de messagers. Visiblement, Morgaste appréciait son repentir. Il lui avait octroyé ce logement au sommet d'une des tours du château. En interrogeant Aloïne, la domestique à son service, Oriana avait compris être séquestrée au domaine d'Arvézende, propriété du frère du roi Kildéric. Ce traître de Clodric avait donc pactisé avec l'envahisseur !

Elle était sans nouvelles de ses compagnons. Qu'était-il advenu de Horst et d'Erwin ? Et du sieur Abyssin de Tolgui ? Le plus vraisemblable était que tous soient morts. Une seule certitude : la bataille avait été perdue. Refoulant ses larmes, Oriana s'éloigna de l'ouverture de la fenêtre. Songeant à Alceste, dont elle était séparée depuis trop longtemps, elle conservait l'espoir, car il n'avait pas participé à la terrible bataille. Frémissant malgré le redoux printanier, elle s'approcha des flammes rougeoyantes. Certes, s'immoler par le feu abrégerait son calvaire, mais elle ne renoncerait pas tant que la mort ne s'emparerait pas d'elle ! Elle jura de profiter de la moindre occasion pour s'échapper. Au même moment, le verrou retentit et la lourde porte s'ouvrit en grinçant. Elle tressaillit, mais l'homme qui se présenta n'était pas Gunnolf.

— Quel plaisir de vous revoir vivante, ma chère Oriana !

Ses yeux l'abusaient ! L'ancien conseiller la dévisageait d'un air narquois. Il n'avait pas changé, excepté un embonpoint plus prononcé. Elle ne savait quoi dire, tant cette visite était inattendue.

— Que... que venez-vous faire en pareil endroit ?

Elle sentit ses joues rosir, honteuse qu'il la découvre ainsi déshonorée. Calmement, Othe Monclart s'avança tandis qu'elle reculait.

— N'ayez crainte, mon enfant. Je n'ai pas l'intention d'user de votre corps. C'est votre esprit que je requiers. Je viens pour vous aider.

— Pourquoi feriez-vous cela ? Et d'abord, qu'est-ce qui justifie votre présence dans ce fief ennemi ?

L'air soucieux, le noble s'assit sur le lit et choisit ses mots avant de répondre :

— Vous êtes jeune, Oriana. Vous ne saisissez pas tous les enjeux de cette époque troublée. J'ai pactisé avec le Prince Noir parce que sa domination sur notre monde était inéluctable.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !