Épisode 2 - Lisa

97 6 9




22 août 2016, 20h34.

Les talons de Lisa claquèrent avec violence sur le bitume alors qu'elle évitait de justesse une mare d'eau qui débordait largement sur le trottoir. Le parapluie contre l'oreille, sa sacoche entre son bras et son buste elle jouait des coudes sans hésiter une seule seconde pour atteindre les garde-fous d'où elle pourra héler un taxi.

— Quel enfer, jura-t-elle en jetant un regard désabusé à sa paire de chaussures foutue.

Plus tôt dans la journée, elle avait entendu aux informations qu'un typhon se dirigeait droit sur la capitale nippone, apportant évidemment encore plus de pluie et de vent mais avec un peu de chance, également de la fraîcheur dans son sillage. Ressuyant de son bras libre la sueur qui commençait déjà à inonder son front, elle en profita pour interpeller un chauffeur devançant ainsi un homme d'affaires qui devint vert de rage. Elle se faufila entre deux garde-fous pour attraper le taxi sans manquer de répondre aux insultes fleuries qu'elle venait de recevoir. Elle n'était absolument pas d'humeur à jouer la femme polie ce soir et encore moins si c'était des attaques sur son physique.

— Station Gotokuji, Setagaya s'il vous plaît.

— Compris, madame.

Le chauffeur tapota les informations dans son GPS avant d'entrer dans un silence poli. Son bazar déposé à côté d'elle sur la banquette arrière, Lisa se permit enfin de souffler. Quelques minutes à peine dans la foule compacte de Shibuya à subir le vent et la pluie et elle avait l'impression d'avoir fait un 100 mètres haies. Les yeux rivés au plafond, elle se fit la réflexion qu'elle aurait peut-être dû parler du typhon à Charlotte. Elle venait à peine d'arriver et n'était peut-être pas au fait du comportement à adopter pour sa propre sécurité.

Le paysage défilait derrière les vitres, passant progressivement de la folie urbaine de Shibuya aux petits rues bien plus tranquilles qui menait dans le quartier de Setagaya où elle habitait. Après un rapide coup d'œil à l'heure, elle décida qu'il valait mieux prévenir Charlotte de ne pas sortir de l'hôtel avant que le typhon ne les dépasse et surtout pas lorsque l'œil leur passerait au-dessus. Elle commença à rechercher  son numéro dans son répertoire mais elle reçut un appel avant de le trouver.

— Takahashi ? demanda-t-elle dès qu'elle eût décroché.

Un sentiment d'urgence l'avait saisi en voyant ce nom sur son téléphone : les premières expériences en conditions réelles devaient se dérouler aujourd'hui et Yuuto ne l'appellerait pas si tout s'était passé comme prévu. Lisa avait espéré pouvoir profiter de son mari et de ses enfants dans le calme et le repos ce soir mais elle commençait à en douter.

— Il y a eu un petit souci, répondit le médecin sans s'encombrer de salutations, Jefferson est blessé.

— Jeff' pas Jefferson ! cria une voix agacée par dessus la voix de Yuuto.

Lisa sourit malgré l'inquiétude, même si il ne comprenait pas le japonais il avait tenu à corriger le prénom par lequel il voulait qu'on l'appelle.

— Comment ça, blessé ?

Il pouvait parler -hurler-, ce qui signifiait qu'il allait relativement bien mais ce n'est pas pour ça qu'il ne lui était arrivé rien de grave. Elle ramena ses mèches blondes derrière son oreille, grimaçant en sentant la sueur qui ne cessait de dégouliner de son cuir chevelu sous ses doigts. Dehors, les hauts immeubles avaient définitivement laissé place aux petits appartements de banlieue et aux maisons individuelles, créant une atmosphère qui calma immédiatement le stress qui commençait à grignoter Lisa. Elle envisageait tout de même de retourner voir Jefferson si il le fallait, mais certainement pas sans passer un peu de temps avec ses deux enfants d'abord.

— Il a bougé pendant le test et s'est ouvert, beaucoup de sang mais il a juste égratigné la pulpe de ses doigts.

Lisa grimaça à l'idée, regardant sa propre main avec circonspection. C'était peut-être la partie du programme qui la laissait la plus perplexe, personne ne pouvait donc trouver de manière moins barbare pour connecter humain et machine ?

— Tu sais très bien ce que j'en pense, dit-elle d'une voix blanche.

— Passe-la moi, interrompit Jefferson en anglais.

Des bruits de frottements, un gémissement de douleur puis il la reprit au combiné :

— T'occupe pas de moi, Lisa, je vais survivre.

Elle sourit devant sa sollicitude, il avait beau faire le malin la plupart du temps il restait une personne très altruiste. Gotokuji n'était plus très loin, tout en parlant elle commença à rassembler ses affaires de sa main libre :

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— J'ai flippé quand les aiguilles sont rentrés et j'ai bougé, sincèrement c'est de ma faute.

« Ah ! » entendit-elle derrière, Yuuto semblait content de l'entendre dire à haute voix. « Oh ça va ! » répondit Jefferson à part puis elle entendit une porte claquer avant qu'il ne reprenne la parole :

— Et donc tout va bien, je vais juste ne pas pouvoir me servir de ma main gauche pendant quelques temps...

Lisa soupira, d'un mélange de soulagement et d'hilarité devant la relation toujours aussi tendue entre le médecin et le jeune homme. Elle tendit sans un mot sa carte bancaire au chauffeur de taxi qui s'était arrêté juste devant la gare ferroviaire, il bloquait complètement la rue à sens unique et elle ne voulait pas empirer les choses en cherchant sa monnaie.

— Bien, de toute façon tu ne seras bientôt plus seul dans la maison.

— Enfin ! Qui est l'heureux ou heureuse élue ?

Les portes automatiques des taxi étaient un pur bonheur, une épreuve de moins dans sa journée : elle n'avait plus qu'à jongler entre son parapluie, sa sacoche, ses dossiers et son téléphone ! Prenant son courage à deux mains, elle déplia le parapluie tout en sortant et pria pour que ses précieux papiers ne prennent pas l'eau. Le bruit assourdissant des gouttes qui s'écrasaient sur le plastique transparent couvrit aussitôt sa voix, la forçant à presque crier dans la rue :

— Charlotte ! Et je compte sur toi pour lui faire retrouver le sourire, le Japon ne lui réussit pas pour le moment.

Les rues vides du petit quartier tranquille étaient littéralement inondées par les pluies diluviennes qui s'abattaient dessus, le vent était aussi de la partie et la jeune femme commençait à craindre autant pour ses dossiers que pour sa vie.

— Je vais te laisser, Jefferson. Ça ira ?

Elle demandait pour la forme, il répondrait bien évidemment par la négative pour lui laisser un peu de répit chez elle. La venue des sujets d'expérimentation dans le centre allait empiéter de plus en plus sur sa vie de famille, cela ne faisait aucun doute, et il en était parfaitement conscient. Premier détecté, premier déclaré apte à participer à l'expérience, premier intégré au programme... Il connaissait aussi bien qu'elle le dossier et ses enjeux. Il ne releva même pas la pique sur son prénom et lui confirma qu'il survivrait, avant de la quitter rapidement. Lisa put enfin se concentrer sur ses pas et éviter tant qu'elle put de doucher autre chose que ses pieds jusqu'à la porte de sa maison.

— Maman !

Natsuko déboula dans l'entrée dès qu'elle entendit la porte s'ouvrir, retenue de justesse par son père qui l'attrapa par la salopette avant qu'elle ne saute sur sa mère trempée de pluie. Il tenait la petite Chie dans ses bras, un sourire chaleureux et réconfortant sur le visage.

— ただいま。


---


Autour de l'épisode

Information sur le lieu, la bande-son et l'avancée de l'histoire : https://neeaman.wordpress.com/2016/09/01/les-enfants-du-siecle-episode-2-lisa/

Les Enfants du siècleLisez cette histoire GRATUITEMENT!