LES OFFICIERS DE SA MAJESTE

Depuis le début

De temps à autre, je parlais politique avec mes hommes. Certains, comme le sergent Mayara Siddah, chef de la section mortier ne m'aimait pas. C'était héréditaire. Son père et son grand-père avaient été emprisonnés par les Marocains et toute sa famille détestait le Maroc. Lors du premier combat qui suivit mon départ, Mayara déserta en amenant avec lui mon remplaçant le commandant Glaoui qui est resté prisonnier du Polisario d'avril 1980 à juin 2003 !

J'ai pourtant une grande estime pour les Sahraouis. Ils ne tiraient jamais à plat ventre, position jugée humiliante par eux, mais toujours accroupis. Ceux qui étaient blancs de peau se fardaient pour qu'on ne voit pas la peur sur leur visage ! Ils étaient courageux et dignes. Nous nous sommes mal comportés avec eux.

Quant à Ghoujdami, il vola de ses propres ailes et continua à agir dans le sens du commandement. Tout le monde était parfaitement au courant dans l'ensemble de la zone sud : le 6 ° régiment n'intervenait que lorsque le Polisario avait fini le travail, parfois plusieurs jours après l'accrochage. C'est ainsi que les troupes marocaines ont perdu Guelta Zemour, l'unité supposée intervenir n'arrivant sur les lieux que quarante huit heures après la bataille. En somme, pour compter les points. Cela ne pouvait évidemment être que le résultat du « contrat » passé entre Dlimi et Ghoujdami !

Les corrompus

Entre-temps, les différents chefs de corps s'engraissaient de plus belle. Il y en avait pour tous les goûts : ceux qui vendaient du carburant, ceux qui monnayaient l'huile et la farine qui devaient en principe revenir aux soldats. Chef des Forces auxiliaires pour la zone sud pendant plus d'une vingtaine d'années, le général Kourima, un berbère de Beni-Mellal, a une ferme splendide près de cette ville. Il a fait venir du Japon un décorateur qui a donné sa touche personnelle à la demeure. Chaque chambre à coucher dispose de sa propre cheminée. Que le général produisait de l'huile d'olive alors qu'il était en pleine activité ne m'étonnait plus - j'en avais tellement vu - mais qu'il se serve des camions des Forces auxiliaires et de ses hommes (++ NOTE : ces supplétifs sont aussi connus sous le nom de « chabakouni ». Le mot remonte au temps du Protectorat et vient de « ça va cogner ». Une allusion sans doute à la douceur de ces troupes spéciales...) pour livrer son huile dépassait l'entendement ! Quelles sont les armées dans le monde actuel dont certains généraux peuvent se permettre de recourir aux services d'un décorateur nippon ? Il n'y a sans doute qu'au Maroc - et au Japon...--qu'on peut voir cela.

Il y a quelques années, en 1997, des amis officiers m'ont raconté avoir entendu au mess un colonel ivre avouer en pleurant qu'il avait vendu deux villas pour obtenir un commandement. On peut d'abord se poser la question sur les conditions dans lesquelles ce colonel avait acquis ces deux villas. Mais il est surtout clair que l'obtention d'un commandement est le meilleur moyen de devenir général et de s'en mettre ensuite plain les poches. Les deux villas seront vite oubliées !

Il est difficile de parler du conflit au Sahara sans évoquer le fameux mur commencé en 1980 sous le règne de Dlimi et qui fut achevé en 1984. A la mort du général, il restait une centaine de kms à construire en direction de Dakhla. Beaucoup de bêtises ont été écrites sur ce mur qui n'a rien à voir avec le mur de Berlin ni même avec ce mur honteux que construisent depuis de nombreux mois les Israéliens pour tenter de réduire le terrorisme. Le mur au Sahara est en fait un remblai relativement facile à franchir avec un poste marocain tous les vingt ou trente kilomètres. Des barbelés et quelques champs de mines ont été disposés ici ou là mais croire que le mur a un effet dissuasif est une plaisanterie. J'ai vu à plusieurs reprises des cassettes de journalistes espagnols sur lesquelles l'on voyait des soldats du Polisario franchir le mur où et quand ils le voulaient. Certes, le mur, qui, par endroits, fait trois ou quatre mètres de haut, peut ralentir la progression de « l'ennemi » ou briser son élan mais rien de plus. Même le Paris-Dakar l'a franchi à plusieurs reprises. En réalité, le mur confortait les populations et permettait de supprimer les convoyages. Rien de plus. Pour assurer la paix dans le secteur, rien ne vaut un bon accord entre généraux algériens et marocains. Ces derniers ont d'ailleurs trouvé le moyen de l'utiliser. Quand je servais au sud et dans les années qui suivirent, un chameau coûtait environ 500 euros en Mauritanie. Dès qu'on rentrait au Sahara ou qu'on franchissait le mur, ce fameux mur, le prix triplait. Or un camion militaire ne pouvait franchir ce mur sans l'accord du colonel responsable du secteur. Quand Aziz Bennani ne touchait pas son dû, le colonel « négligent » était mis à l'écart, relevé de ses fonctions et renvoyé à la maison. Le trafic de chameaux était sous le contrôle direct de l'état-major de Bennani, qui donnait les bons d'importation.

LES OFFICIERS DE SA MAJESTELisez cette histoire GRATUITEMENT !