SAMEDI 7

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Je m'en souviens, le week-end débutait. De même que la plupart d'entre nous, je sacrifiais à la corvée hebdomadaire : faire ses courses en hypermarché. En cette matinée estivale, la journée s'annonçait sans surprise. La foule des grands évènements se pressait sur le parking du centre commercial. Face à la frénésie consumériste, trouver une place pour se garer relevait de l'exploit et dénicher un chariot équivalait à se mettre en quête du Saint Graal. Finalement, après une recherche laborieuse, je poussai fièrement l'objet de ma convoitise vers l'entrée de ce temple de la consommation, décidé à communier avec mes congénères.

En bon mâle célibataire, l'unique motivation qui m'incitait à séjourner dans ce genre d'endroit, hormis ma quête de nourriture, s'appelait gente féminine. En effet, toujours à la recherche de l'âme sœur, j'appréciais le défilé de mode qu'improvisaient toutes ces ménagères. Considérant mon âge, je me limitais à celles de moins de quarante ans, persuadé de dénicher la perle rare.

Certains de mes anciens amis argueraient que les espaces commerciaux sont plus fréquentés par des épouses surbookées que par des mannequins en mal d'amour. Ils me conseilleraient de fréquenter davantage les boîtes de nuit que j'exècre au plus haut point. Non, justement ! Je reste persuadé qu'en ce lieu, les dames en maraude abaissent leur garde, concentrées sur leurs achats à effectuer, moins enclines à se méfier d'un acheteur solitaire. Je dois néanmoins admettre que jusqu'à présent, la rencontre miraculeuse n'a pas eu lieu.

Soudain, sur la gauche, je l'aperçois : une jeune femme, frêle, le visage grave. Elle est assise dans une chaise roulante, sa chevelure brune cascadant le long de ses épaules menues, pendant que ses mains fines agrippent les accoudoirs comme par crainte de tomber. Sans que je ne comprenne pourquoi, sa vision captiva immédiatement toute mon attention. Ravivait-elle un souvenir que ma mémoire ne parvenait à exhumer ? Les battements de mon cœur s'accélérèrent, et je restai figé, incapable de détacher mon regard de la jeune handicapée.

Une robuste quinquagénaire l'accompagnait, cramponnée au fauteuil roulant pareillement à un chariot. Obnubilé par l'apparition de ce couple mal assorti, je les observais en prenant garde à ne pas me faire remarquer. En aucune manière, je ne voulais qu'elles se rendent compte de l'attention que je leur portais. Cette situation frisait la comédie, pourtant, je persistais dans mon observation voyeuriste.

La première réflexion qui me vint à l'esprit, fut le caractère injuste d'une telle infirmité à son âge ! Toutefois, existait-il une période de l'existence propice au handicap ? Jolie demoiselle, dans le rayonnement de votre jeunesse, comment avez-vous perdu l'usage de vos jambes ? Je me mordis aussitôt les lèvres face à un tel badinage : réagirais-je de même si sa beauté ne m'eut troublé ?

J'aurais souhaité m'approcher d'elle, partager un instant son fardeau, mais ses yeux perdus dans le vague me paralysaient... En outre, son escorte à l'allure de duègne n'incitait pas vraiment à engager une conversation ! Garde-chiourme assumée, j'étais convaincu que sa présence réfrigérante éloignerait tout curieux tenté d'engager une conversation avec sa compagne paraplégique.

Évidemment, durant mes hésitations, le duo en question avait pénétré dans la galerie marchande. Moins enclin à entrer dans le bâtiment moderne, je ne me sentis pas le courage de les suivre. Après tout, que représentaient-elles pour moi, sinon deux étrangères ? Inexplicablement, croiser à nouveau la belle infirme s'avérait inenvisageable, aussi je préférai renoncer à mes achats. Sans tarder, je me débarrassai du caddie devenu encombrant et me dirigeai, d'un pas résigné, vers ma voiture.

À présent, le parking semblait désert. Seule l'image de cette jeune paralytique m'obsédait. Je n'arrivais pas à savoir si son souvenir persistait à cause de son handicap ou bien parce que sa beauté m'avait ému. Assis au volant de mon véhicule, je finis par démarrer et quitter les lieux.

Dans le ciel auparavant d'un bleu limpide, de sombres nuages s'amoncelaient. Sans savoir pourquoi, la vision d'un orage imminent s'imposa. Comme pour dissiper un malentendu, j'appuyai sur l'accélérateur après le rond-point de sortie, décidé à oublier cette jeune handicapée.

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