Nos Vrais Maîtres

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Magalie patientait face à la grande baie vitrée du dernier étage de son ancienne faculté. La vue sur Paris était vertigineuse. Elle hésita un instant, puis tira son smartphone de la poche de sa veste. Son fond d'écran arborait un chaton tigré et flou. Elle sourit. Elle n'avait pas eu le temps de le changer pour une image plus professionnelle. Elle se plaça dos à la baie vitrée, lança l'application de l'appareil photo et improvisa un selfie, pour l'envoyer à une communauté de photographes trans amateurs, à laquelle elle faisait partie. La Tour Eiffel était visible en arrière-plan. Elle observa un instant ses longs cheveux blonds et raides, sa manucure parfaite et son tailleur gris clair et sa chemise fuchsia. Il lui était difficile de s'imaginer en tenue de randonnée, boueuse, alors qu'elle n'était rentrée que depuis une semaine.

Elle partagea la photo sur les réseaux sociaux avant de se perdre dans la contemplation des rues parisiennes en ce début d'après-midi. Elle admira tous ces quidams qui se déplaçaient dans la métropole sans savoir quels mystères et quelles ambitions se dissimulaient dans l'ombre. Elle s'apprêtait à présenter une de ces menaces pour l'ordre du monde, mais combien de personnes la prendraient au sérieux ?

— Magalie ?

Elle cligna des yeux puis se tourna vers son supérieur et ancien professeur, monsieur Muddy. Il avait récemment changé de garde-robe, quittant les costumes trois pièces pour les jeans et les sweats, se donnant un petit air d'entrepreneur du web. Puisque c'était un jour important, il avait fait l'effort de porter une chemise. Il tendit la main pour attraper celle de Magalie et la serrer vigoureusement.

— Je suis content de vous voir ! Nous avons décortiqué votre rapport avec l'équipe, c'était parfait, vraiment, un excellent travail !

Il parlait vite en passant la main dans ses cheveux bruns en bataille. Cet homme était une caricature de la nervosité.

— Merci, monsieur.

— La conférence d'aujourd'hui aussi. Nous avons tout lu, tout apprécié, parfait, vraiment !

Bien sûr, elle le savait. Elle avait échangé avec lui par mail, revu certains passages de la conférence pour s'assurer que tout serait compréhensible pour des néophytes. Il parlait pour masquer la tension et le trac. Pourtant, c'était à elle de faire la présentation. Elle s'en réjouissait secrètement : il n'avait pas l'air d'avoir les épaules pour cet exercice et il y avait des choses qu'elle préférait dire elle-même.

— C'est amusant votre petit chat, sur vos doigts, quand on connaît votre sujet.

Il avait remarqué sa manucure, son vernis rouge accompagné d'un chat noir.

— J'ai voulu faire un clin d'œil à toute cette histoire.

— C'est bien. C'est très bien.

Elle le préférait quand il osait la critiquer. Dans son excitation, il acceptait tout ce qu'elle faisait et la complimentait pour rien. C'était angoissant. Elle lui sourit poliment, attendant qu'il lui donne des instructions. Il demeura un instant silencieux, avant de regarder sa montre.

— Les invités ne devraient pas tarder à arriver. Vous devriez faire vos derniers préparatifs.

— Bien, monsieur.

— Soyez comme d'habitude. Franche, claire, efficace et didactique. Cela devrait bien se passer. Cela va très bien se passer, ça sera parfait.

Sans pression, hein ? Elle le regarda s'éloigner vers la salle de conférence, puis ordonna ses cheveux une dernière fois. Elle se demanda soudain si elle était bien habillée pour sa présentation. Elle avait mis des heures à trouver des vêtements qui seraient assez colorés pour paraître décontractés et assez classiques pour ne pas choquer les esprits chagrins. Avait-elle fait le bon choix ? Il était trop tard pour se changer. Elle se dirigea d'un pas décidé jusqu'à la salle de conférence.

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