REGRETS

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Alceste désespérait ; malgré leur marche forcée, ils étaient arrivés trop tard. Si seulement il avait osé une dématérialisation ! Hélas, la destination hasardeuse aurait compromis sa tentative. L'issue de la bataille s'était jouée en leur absence. Suivis comme une ombre par Aberden aux aguets, ils traversèrent le campement dévasté, où des bannières royales achevaient de se consumer. Une profonde amertume envahit son âme : une si longue errance depuis Espélia !

Parvenus sur le champ de bataille, ils contemplèrent avec horreur l'étendue gelée jonchée de centaines de cadavres. Seul le Prince Noir pouvait abandonner ces combattants anonymes sans sépulture. En fouillant méticuleusement, ils découvrirent les corps de deux colosses portant les attributs de chef. Alceste reconnut avec tristesse le cadavre de Bernulf. Le visage de l'autre mort lui ressemblait tellement, que leur parenté ne fit aucun doute dans son esprit. En revanche, les deux retardataires ne purent identifier les dépouilles de leurs amis messagers. Aucun corps de femme ne se dissimulait parmi les monceaux de cadavres. Dès que cela lui serait possible, Alceste interrogerait le fragment au sujet d'Oriana.

Au centre du charnier, une tombe de rochers empilés avec soin se dressait. Nulle inscription ne mentionnait le nom de son occupant, mais les deux compagnons comprirent qu'un défunt enterré avec tant d'honneurs devait appartenir à une haute lignée. Poursuivant leurs recherches, ils redoutaient d'autres macabres découvertes. Soudain, Alceste, les épaules pendantes, s'agenouilla à côté d'un corps inanimé. Étouffant ses sanglots, il bredouilla que le guerrier allongé était l'un des fils de Bernulf. Il culpabilisait de ne pas partager le sort d'Erwin, qui les avait sauvés lui et Oriana. Avec respect, Aberden s'inclina devant la dépouille du jeune homme, puis rabattit les paupières du mort, avant de le recouvrir d'une cape abandonnée.

Les deux rescapés se recueillirent un long moment. Ils érigèrent ensuite, à côté de la tombe imposante, une sépulture digne du jeune guide. Se joignant à leur ultime hommage, le crépuscule colora les pâles montagnes de teintes mordorées. Malgré l'émotion, Aberden pressa Alceste de hâter leur départ, par crainte de soldats ennemis rôdant dans les environs. Alceste jura qu'il vengerait leurs amis morts, même s'il devait y consacrer son existence. Rebroussant chemin, ils s'en retournèrent vers la région encore libre du royaume des Hisles. Le roi Kildéric aurait grand besoin de tous les volontaires en mesure de combattre.

Après sa victoire somme toute aisée, Morgaste avait décidé de faire relâche dans le fief de son allié. Il était nécessaire de reconstituer son armée et éventuellement de soigner les blessés. Les pertes étaient considérables, aussi avait-il dépêché des messagers en territoire d'Eschizath pour que de nouvelles troupes soient acheminées. Il goûtait fort peu le faste de ce château fortifié. Sire Clodric faisait étalage de son luxe ; bonne chère et vins capiteux lui étaient servis à profusion. Malheureusement, son état de santé empirant, il n'apprécia pas ces mets raffinés. De plus, sa blessure aux tendons, infligée par son défunt frère, le faisait souffrir. Son hôte cherchait à l'impressionner pour s'attirer ses bonnes, grâces ou plus vraisemblablement essayait-il de se faire pardonner l'affront qu'il lui avait infligé. N'avait-il pas assassiné son frère alors que lui-même était à sa merci ? Morgaste s'était juré de châtier l'impudent de ses propres mains. Il avait échoué sous le regard de ses soldats : ce parjure savait que jamais il ne lui pardonnerait. Pour l'instant, Morgaste supportait son hospitalité, car elle servait ses plans.

Les événements n'avaient pas suivi la tournure envisagée. Son frère était mort sans lui avoir révélé l'emplacement du fragment stellaire. Une raison supplémentaire de vouloir faire payer son initiative mortelle à son hôte ! Clodric avait beau être de sang royal, il n'en demeurait pas moins un lâche sournois. Sans la possession du deuxième éclat, sa santé continuerait de péricliter. Les potions administrées par son soigneur lui permettaient momentanément d'assumer son rôle de monarque des Deux Terres. Il avait eu l'illusion de trouver le précieux morceau de météorite dans la tente où agonisait sa mère, que ses ennemis appelaient la Grande Meneuse. Après qu'il lui eut annoncé sa victoire et la mort d'Abyssin, elle avait sombré dans un état léthargique proche de la mort sans dévoiler le moindre indice à propos du fragment qu'elle détenait. Sa génitrice paraissait ne plus désirer vivre. De rage, il avait égorgé le médecin qui officiait à la cour de son adversaire. Dès qu'il se porterait mieux et que son armée serait reconstituée, Morgaste reprendrait sa quête. L'angoisse cependant le rongeait de ne pas savoir où se trouvait la portion de la météorite de son frère décédé.

Annabelle avait une relative liberté dans le château du roi depuis le départ de ses amis. Elle furetait comme une belette, animal qu'elle appréciait. C'était ainsi que les gens des communs la surnommaient, car elle traînait souvent dans les cuisines. Une quantité de serviteurs s'affairaient tout le long de la journée pour satisfaire les moindres désirs des courtisans. Une aile entière du château était consacrée au service de Sa Majesté. Elle aimait bien le roi, mais il n'avait plus le temps de venir la voir. Depuis quelques jours, il paraissait très préoccupé. Sa mine sombre effrayait même un peu la petite fille. À dire vrai, les serviteurs causaient beaucoup entre eux. Certains évoquaient une bataille perdue. Ils répétaient que de nombreux soldats du roi étaient morts, qu'ils ne seraient bientôt plus en sécurité. Annabelle ne comprenait pas toutes les conversations des adultes, qui baissaient souvent la voix en sa présence.

Pourtant la veille, elle avait assisté à une dispute entre son cuisinier préféré et un des gardes du château. Ils criaient tellement que leur colère l'avait terrorisée. Le gros homme s'en était rendu compte et intima au soldat l'ordre de s'en aller et d'arrêter de dénigrer un Pair du royaume. La gamine ne connaissait pas la signification de ce verbe, mais elle avait clairement entendu le garde évoquer la mort d'Abyssin de Tolgui. Annabelle s'était enfuie en courant, malgré la part de gâteau au chocolat que lui proposait son ami. Elle s'était jetée sur son lit en pleurant son meilleur ami parmi les seigneurs du royaume. Il s'était montré tellement gentil avec elle, lorsqu'on les avait amenés à la forteresse avec Oriana et Erwin ! Ses deux amis lui manquaient beaucoup. Elle n'oubliait pas qu'Abyssin avait fait la promesse de revenir avant le printemps. Mais la neige fondait à vue d'œil et il n'était toujours pas là.

Heureusement, le seigneur de Tolgui lui avait offert un cadeau avant son départ. Il avait expliqué avec un air mystérieux que ce présent devrait rester leur secret, ajoutant qu'une enfant douée accomplirait avec cet objet de grandes choses. Encore une fois, les pensées des adultes n'étaient pas simples à comprendre pour une petite fille. Mais chaque soir, quand la tristesse et la solitude l'envahissaient, elle sortait le joli caillou de la boîte ouvragée. Lorsque le silence enveloppait la forteresse, la pierre brillait de mille feux dans l'obscurité de sa chambre. Elle essayait de communiquer avec le fragment, comme elle avait vu faire Alceste. Elle tenta même de rentrer en contact avec lui, espérant obtenir des nouvelles d'Oriana ou d'Erwin. Jusqu'à présent, aucune de ses prières n'avait été exaucée. Annabelle savait, au fond de son cœur, qu'il n'existait pas de Dieu dans les nuages. Son père mort, les divinités implorées ne l'avaient pas ressuscité. En revanche, elle avait la certitude que cet anodin morceau d'étoile détenait une puissante magie. Annabelle fit le vœu d'apprendre à dompter son pouvoir pour sauver les êtres chers et entrer en contact avec ceux disparus.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !