LA SOMBRE BATAILLE

Depuis le début

— Mon enfant... depuis tellement longtemps...

Elle retint ses larmes, tandis qu'elle lui saisissait la main droite.

— Tu as toujours le bracelet que je t'avais offert pour tes quinze ans !

La tension accumulée était trop forte. Abyssin posa sa tête contre la poitrine de sa mère, puis sanglota.

— Ô mère, j'attends depuis toute une vie !

Ils demeurèrent ainsi sans ajouter d'autres paroles inutiles. Dehors, le vent enflait, libérant sa bruyante respiration. Lorsqu'Abyssin prit congé de la malade, le soigneur se porta à sa rencontre. D'après les témoignages de ses patients, c'était un homme érudit et perfectionniste, qui utilisait tout son savoir pour tenter de guérir. Il salua le commandant en chef, puis, sans préambule, entra dans le vif du sujet :

— Elle semble très affaiblie par une étrange maladie. Elle dispose d'une énergie hors du commun pour son grand âge, mais celle-ci la consume de l'intérieur.

Inquiet, Abyssin demanda s'il existait un remède à cet étrange mal.

— Monseigneur, je suis impuissant face à ce feu qui la dévore. Je ne puis que conseiller du repos. Toutefois, l'affrontement qui s'annonce ne la laissera pas indifférente. Même absente du champ de bataille, elle en ressentira les néfastes effets.

Abyssin le remercia pour son dévouement. La mort dans l'âme, il s'en retourna à ses plans de bataille dérisoires.

Ses aides de camp l'avaient réveillé en pleine nuit. Des éclaireurs avaient aperçu des lueurs inquiétantes. Ils n'avaient pas osé trop s'approcher par crainte d'être repérés. Néanmoins, ils avaient compris qu'une immense armée avait pris position sur les hauteurs dominantes. Il n'était plus question d'attendre l'ennemi. Abyssin convoqua d'urgence le conseil de guerre. Après avoir informé les participants de la nouvelle, il exposa un plan d'attaque. À dire vrai, l'audace de son redoutable adversaire le lui avait imposé. Tous approuvèrent sans discuter, même Clodric, le frère du roi Kildéric, alors que le sort de toute la contrée se jouait. Le détachement apparent de ce dernier interpella Abyssin. Une fois encore, il espéra ne pas avoir commis d'erreur en pactisant avec cet allié encombrant.

Le son rauque d'une trompe résonna dans le campement pour rassembler tous les hommes. De la fidélité d'une poignée dépendrait la réussite de l'offensive pour l'ensemble des troupes. Son écuyer l'équipait pendant qu'il discutait des derniers préparatifs avec les messagers et les chefs de clan. Paradoxalement, Abyssin plaçait beaucoup d'espoirs dans les derniers arrivés. Ils avaient déjà affronté les bataillons du tyran sanguinaire ; ils ne le craignaient plus !

Enfin, le commandant en chef émergea de sa tente, revêtu de sa cotte de mailles. Tous les soldats étaient rassemblés à sa demande devant ses quartiers. Le jour qui se levait dévoilait un ciel sans nuages, augurant d'un temps plus clément. Rien ne laissait présager que la fin d'un monde approchait. Abyssin monta sur une estrade sommairement apprêtée. Il parcourut du regard l'ensemble de ces hommes, dont il détenait le destin dans la paume de sa main.

— Soldats du royaume des Hisles, combattants des Terres d'Eschizath, un ennemi implacable s'avance pour la bataille décisive. Vous vous battrez pour votre patrie, mais surtout pour vos familles, vos amis. Rien ne perdurera si nous n'obtenons pas la victoire ! Soldats, le dépassement de soi n'est plus un vain mot. Si nous voulons vaincre, il faudra aller chercher le courage aux tréfonds de nous-mêmes ! Pour le Royaume et pour la liberté !

Un tonnerre d'acclamations salua son discours. À présent, tous mesuraient l'étendue des sacrifices exigés. La sérénité trompeuse de l'aube céderait bientôt la place à un matin sanglant.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !