LA SOMBRE BATAILLE

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Oriana avait présenté Horst et les deux chefs de clan au premier des officiers de l'armée du roi Kildéric. Auparavant, elle et Erwin s'étaient réjouis de retrouver le garde de l'Ordre. Elle avait rappelé au jeune Montagnard tous les pièges auxquels les messagers avaient échappé. Bernulf serra dans ses bras son dernier fils, qu'il désespérait de revoir un jour. Les accolades ne purent s'éterniser. Dans ses quartiers, entourés des principaux féaux du royaume des Hisles, Abyssin de Tolgui impressionna les nouveaux arrivants. Sous son regard pénétrant, ils racontèrent en détail leur éprouvante fuite souterraine. Lorsque Horst, commandant en chef des deux clans réunis, mentionna Ulva la Meneuse, un silence se fit. Abyssin n'avait pas revu sa mère depuis tant d'années ! Mais le Pair du royaume poursuivit son interrogatoire sans laisser transparaître ses sentiments.

Après de longs palabres, et malgré les protestations de certains nobles, Abyssin incorpora les renforts inattendus. Il proposa à Horst de siéger au conseil de guerre en tant que chef de l'armée libre des Terres d'Eschizath. Malgré l'hostilité évidente de plusieurs vassaux, Oriana se réjouit. Une force commune était en marche pour affronter un ennemi implacable. Abyssin leva la séance. La prochaine réunion entérinerait la stratégie à adopter face à l'armée du tyran. Horst et Oriana sortirent en marchant côte à côte. Le cœur d'Erwin se serra, la jeune femme n'avait d'yeux que pour cet homme mature. Il emboîta le pas de son père, jetant un dernier regard au couple qui s'éloignait.

Immobile devant la tente dans laquelle sa mère reposait, Abyssin appréhendait ces retrouvailles autant qu'il les espérait. Dès son arrivée au campement, le guérisseur du roi Kildéric avait pris en charge la malade. Un de ses serviteurs le tenait personnellement informé de l'évolution de l'état de santé de la Grande Meneuse. Depuis tant d'années, il entendait parler d'elle comme d'une légende, n'osant plus croire qu'elle fût encore en vie. À présent, il hésitait à franchir le seuil qui le séparait de l'être le plus cher au monde.

— C'est une femme vraiment extraordinaire !

Ergon s'avançait à grandes enjambées. Le colosse avait assisté à l'interrogatoire du seigneur de Tolgui. Il se posta devant celui qu'il avait jugé du premier coup d'œil.

— Elle mérite un fils tel que vous !

Une grande lassitude étreignit Abyssin, qui détourna le regard.

— Mais elle est la mère d'un autre fils ! répondit-il d'une voix lasse. Morgaste... Mon frère !

Le chef du clan des Ours fronça les sourcils.

— Les rapports fraternels ne sont jamais simples. Je peux en témoigner, j'en ai fait la triste expérience.

— Bernulf ne se comporte pas comme un monstre ! rétorqua Abyssin.

Ergon ne s'exprima pas immédiatement. Il contempla un long moment les sommets enneigés.

— Il vous faudra l'affronter, décréta-t-il d'un ton solennel. De cela, vous vous doutiez !

Puis, laissant le Pair du royaume à ses sombres pensées, il s'éloigna.

Abyssin pénétra dans la tente. Des braseros avaient été disposés afin de procurer chaleur et lumière. Une vieille dame reposait sur un matelas de paille. Ses longs cheveux blancs le surprirent : il conservait le souvenir d'une jeune femme blonde. Allongée, elle lui tournait le dos, pelotonnée contre la toile pareillement à une chatte. Il s'agenouilla près de sa couche, hésitant à la déranger, mais elle se retourna lentement et le contempla d'un regard empli de tendresse. Ses pupilles d'azur brillaient dans le clair-obscur.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !