LA MARCHE DE L'OMBRE

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Debout sur ses étriers, Morgaste observait du haut de sa monture la cité troglodyte. Il tenait à constater par lui-même l'abandon de ses occupants. « Les lâches ! » gronda-t-il. Ces peuples des montagnes n'étaient décidément qu'un ramassis de sauvages. Après leur victoire face à une armée commandée par un incapable, ils s'étaient enfuis comme des voleurs. Les éclaireurs qui étaient revenus lui faire leurs rapports n'arrivaient pas à le croire : l'ennemi avait déserté sans combattre. Certes, le monarque des Deux Terres avait l'habitude des redditions rapides et des victoires faciles, mais pas d'adversaires qui s'enfuyaient comme des lapins ! Morgaste interrogea le ciel, comme pour tenter d'y déchiffrer la signification d'une telle retraite. Quoi qu'il en soit, le verrou bloquant l'accès au royaume des Hisles cédait sans effort.

Il fit descendre son cheval du promontoire puis s'arrêta en face du plus jeune de ses généraux.

— Rasez cette maudite forteresse !

— Une victoire trop facile, sans gloire, mon Prince ! s'exclama le commandant en chef de la Garde Noire, approchant au pas de sa monture.

Morgaste ne répondit pas à l'impudent ; il s'attendait à une résistance acharnée, à un combat désespéré pour l'honneur. Il éprouvait presque de la déception que ses troupes évitent des massacres inutiles. Décrétant l'installation du campement autour de la vallée, il disposa des sentinelles à tous les points stratégiques. La lassitude le gagnait, sa maladie lui laissait peu de répit. Pendant que l'on dressait sa tente, il exigea la présence de son soigneur à ses côtés.

Le temps jouait contre lui et il n'avait toujours pas récupéré les deux fragments manquants. Dès que ses serviteurs eurent fini d'installer ses quartiers, Morgaste s'allongea sur son lit de camp. Pendant ces courts moments de répit resurgissait l'image du jeune messager. « Alceste », quel prénom grotesque ! Il ferma les yeux, aspirant à un repos mérité. Mais l'image de l'adolescent le hantait. Celui-ci possédait une pierre, qui lui appartenait de plein droit. Il ferait tout son possible pour la lui reprendre. Ses alliés dans le pays à conquérir l'aideraient dans son entreprise.

Dans les profondeurs humides, Horst Trebor ressentait la froideur glaciale de l'oubli. La fière tribu des monts Dunhevar avait accepté de s'exiler, abandonnant sa cité inexpugnable. Les combattants du clan des Ours les accompagnaient. La Grande Meneuse les avait convaincus de ne pas soutenir un autre siège perdu d'avance. Elle connaissait l'existence d'un passage souterrain. Depuis des temps immémoriaux, les peuplades des montagnes avaient creusé les entrailles des imposants massifs, à la recherche de minerais précieux. Leurs ancêtres avaient aménagé d'immenses galeries. Ulva les avait conduits dans l'une d'entre elles. « Sordide refuge ! » Bernulf, de fort méchante humeur, réprimait difficilement sa colère. Jamais il n'avait imaginé devoir abandonner sans combattre le lieu où ses ancêtres reposaient. Comme Ergon, il s'était résigné à accepter le plan risqué de la Grande Meneuse. Pour une fois, celui-ci s'était abstenu de commentaires ironiques. Bernulf espérait vraiment que ce sacrifice en vaudrait la peine.

Ulva consulta la carte qui permettait de s'orienter dans ce dédale. Alquin la lui avait fait parvenir par un messager en provenance du repère du clan des Ours. C'était une des raisons de l'absence de son frère, qui cherchait des documents oubliés dans les archives de cette tribu. La vieille femme mobiliserait toute son énergie pour sauvegarder cette peuplade, au risque de dépasser ses propres limites. Après tout, elle aurait dû être morte depuis longtemps ! Les Montagnards, fiers et farouches, avaient accepté sa proposition audacieuse. Elle ne les décevrait pas. Elle nota sur la carte les voies praticables.

Une fois l'itinéraire établi, Horst donna le signal du départ. Ergon ne put s'empêcher de faire remarquer que l'ancienneté de la carte ne garantissait aucunement l'exactitude des informations. Pourtant, tel un lombric démesuré, la troupe entreprit de serpenter dans les galeries obscures. La Meneuse et le garde de l'Ordre prirent naturellement la tête du convoi, tandis que les deux frères fermaient la marche. En prévision d'une attaque, les femmes et les enfants avaient été positionnés au centre.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !