LA REINE MORTE

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Depuis des jours, ils marchaient dans la neige. Les raquettes que lui avait prêtées Aberden étaient indispensables. L'homme s'avérait un pisteur remarquable. Il semblait connaître parfaitement les chemins à emprunter, évitant les cours d'eau gelés et les passages trop enneigés. Chaque jour, armé de son arc, Aberden partait chasser quelque gibier. Malgré le climat rigoureux, il ramenait invariablement une proie. Alceste aurait souhaité en apprendre davantage sur cet homme, mais celui-ci gardait ses secrets, se concentrant sur leur progression. Un après-midi, ils parvinrent aux portes du village fortifié d'Ambroise.

Les montagnes dressaient témérairement leurs cimes recouvertes d'un voile blanchâtre. Par opposition, la palissade crasseuse entourant ce hameau faisait pâle figure. Alceste frissonna sans que le froid en fût l'unique cause.

— Il nous faut des vivres ! décréta Aberden. Je propose que nous nous séparions pour ne pas attirer l'attention.

Alceste acquiesça. Ils se donnèrent rendez-vous à la porte principale au coucher du soleil.

Le jeune homme appréciait de flâner au milieu de la foule. C'était jour de marché et, malgré la saison hivernale, les étals étaient couverts de marchandises. En dépit de la guerre voisine, les échanges commerciaux se poursuivaient. Alceste se promenait sans but précis, lorsque son regard fut attiré par l'échoppe d'un sculpteur sur bois. Un barbu ventripotent s'employait à façonner un meuble en chêne. Il s'intéressa surtout au buste en bois d'une femme, exposé à l'entrée de la boutique. Alceste appréciait son réalisme et sa beauté, mais plus incroyable encore : le visage féminin ressemblait à celui de l'inconnue morte dans son tombeau !

— Qui est-elle ? Comment avez-vous pu la représenter ?

Le marchand s'interrompit et toisa l'importun du haut de sa stature massive.

— T'es un étranger, toi ! déclara-t-il en fronçant les sourcils. T'as jamais entendu parler de la légende de la reine abandonnée ?

Ayant passé son enfance dans les Terres d'Eschizath, Alceste avoua son ignorance. L'artisan reprit son travail, tout en racontant :

— Il y a des années, vécut dans la région une dame de haute lignée. Elle s'appelait Eolande Dunegel. D'aucuns disaient qu'elle aurait dû être reine. Adolescente, elle s'éprit d'un seigneur originaire d'un pays lointain. Ils s'aimèrent follement. Malheureusement, elle tomba enceinte. Son père, qui la destinait à un époux royal, ne put supporter pareil outrage. Il provoqua son amant en duel, mais fut tué lors de l'affrontement. Menacé de mort par la famille du défunt, le vainqueur ne dut son salut qu'à la fuite. La damoiselle perdit le même jour les deux hommes qu'elle aimait le plus au monde.

Le menuisier fit une pause pour aller chercher un outil de ponçage.

— Et l'enfant ? Qu'est-il devenu ? interrogea Alceste.

Le narrateur haussa les épaules.

— On raconte que sa mère l'abandonna à sa naissance. Personne ne sait ce qu'il devint. La pauvre femme en perdit la raison, se prenant pour une reine dont l'époux royal l'aurait abandonnée. Elle mourut encore très jeune lors d'un terrible hiver. Des paysans la découvrirent morte de froid, allongée dans la neige. Elle s'était enfuie de sa demeure en pleine nuit.

Le gros homme s'essuya le front avec son mouchoir, puis se moucha.

— Le plus extraordinaire, c'est que quelques années plus tard, un mausolée fut érigé en son honneur... à l'égale d'une reine ! Personne ne sut par qui, sinon qu'il devait être riche et puissant. Bien évidemment, tous les gens de la région pensèrent à son amoureux d'antan.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !