LA FEMME-ÉNIGME

26 11 1


Alceste avait finalement marché en évitant la piste principale. Un pressentiment le guidait. Il redoutait une troupe de cavaliers, sans savoir exactement pourquoi. Sa progression dans les campagnes enneigées, sans ses raquettes égarées, s'avérait difficile. Il les avait perdues dans le torrent, près de la maison d'Annabelle. La gamine lui manquait et plus encore Oriana. Il ressassait les rares moments d'intimité partagés. Depuis longtemps maintenant, ils étaient séparés. Il fut tenté à plusieurs reprises de se servir du fragment, mais son usage risquait de l'affaiblir, il renonça. Il se dirigeait toujours vers l'ouest, quand le ciel se couvrit peu à peu de lourds nuages. Un vent glacial se leva, balayant la campagne de rafales de neige. Sa progression devint impossible, au risque de mourir gelé. Il chercha désespérément un abri... Aucun arbre n'émergeait du blanc manteau de la plaine.

Alceste commençait à désespérer, lorsqu'à travers les bourrasques, une faible lueur apparut. Obéissant à son instinct, il se dirigea vers l'improbable invite. En s'en rapprochant, il découvrit avec stupeur une tente de forme hexagonale. Des ombres, gesticulant sur la toile, témoignaient de l'existence d'un brasier à l'intérieur. Puisant dans ses dernières ressources, il pénétra dans le refuge.

Transi, il découvrit à l'intérieur une femme assise au centre près d'un feu. Le visage levé, elle contemplait la fumée qui s'envolait par une ouverture dans le faîtage. Sa beauté stupéfia Alceste. Épuisé, il tomba à genoux. Sa lutte acharnée contre les éléments l'avait vidé de ses dernières forces. Semblant découvrir l'intrus, la femme lui demanda d'une voix suave :

— Comment t'appelles-tu, noble voyageur ?

Avant de perdre connaissance, Alceste fit l'effort de prononcer son nom. L'étrange hôtesse se leva, s'agenouillant près du jeune homme qui sombrait dans l'inconscience.

— Mon preux chevalier, je t'attendais depuis longtemps !

Tel un carrousel, les panneaux formant la base de la tente tournaient à une vitesse folle. Immobile au centre des flammes, Alceste se tenait debout. La rotation de la structure attisait le feu, qui vomissait une épaisse fumée noire. Nullement incommodé, il savourait l'intense chaleur du brasier. Il n'avait jamais ressenti un tel sentiment de puissance. Quelle volupté de fusionner avec ce maître-élément ! À présent, cet ardent pouvoir attisait son désir : rien ne pourrait plus l'atteindre ! Invincible ! Il était devenu invincible. Personne ne s'opposerait à lui ! Même Morgaste serait anéanti, s'il osait s'en prendre à lui ou à ses amis, qu'il poursuivait de sa vindicte. Les visages d'Oriana, d'Erwin et de Horst apparurent successivement. Soudain, la paroi de la tente frémit en ralentissant, oscillant mollement.

Une douleur insupportable s'insinua au fond de lui, l'obligeant à hurler. Refusant la lente agonie, Alceste s'arracha du cœur incandescent. Affalé sur l'épais tapis de sol, il découvrit avec surprise son hôtesse à son chevet. Elle psalmodiait des incantations. Elle souriait avec bienveillance, mais sa beauté torride éclipsait tous les feux de la nuit.

— Que... Que m'est-il arrivé ? bredouilla-t-il.

D'un geste empreint de douceur, elle essuya son front brûlant avec un linge humide. Fermant les yeux, Alceste imagina sa mère au moment du coucher.

— Te souviens-tu de son amour ? demanda-t-elle d'une voix flûtée.

Il se dégagea brutalement, furieux d'être traité comme un enfant. En rampant, il alla se réfugier dans un coin de la tente.

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

Elle se redressa, le toisant sans ciller. Elle était vêtue d'une robe de couleur opale brodée de fils dorés, qui épousait parfaitement ses formes féminines. Ses longs cheveux blonds cascadaient sur ses épaules nues. La pâleur de son teint exacerbait l'éclat de ses yeux mauves. L'époustouflante beauté de cette femme paralysait Alceste. Tandis qu'elle approchait, nonchalamment, il aurait voulu s'enfuir ; mais sans qu'il ne sache comment, elle posa un baiser sur son front. Il s'abandonna sans réserve au vertige sensuel. Dehors, dans la froide nuit, seuls les hurlements des loups répondaient à la bise cinglante.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !