L'HOMME DU PONANT

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— Non ! Je ne veux pas ! répondit la fillette d'un air buté.

Assise les bras croisés, elle lui tournait obstinément le dos. Il avait fait preuve jusqu'à présent de beaucoup de patience avec sa nièce, enfant sensible à l'intelligence vive. Les événements qu'elle avait vécus l'avaient beaucoup affectée. Néanmoins, il s'était donné pour mission de la ramener à sa mère. Il fit une nouvelle tentative :

— Pourquoi ne veux-tu pas rentrer chez toi ? Ta maman se fait beaucoup de soucis. Tu dois lui manquer énormément.

Il avait insisté sur les derniers mots, espérant raviver une corde sensible. Au lieu de l'effet escompté, elle rétorqua d'une voix boudeuse :

— Papa ne m'aurait jamais obligée, lui, si je ne voulais pas !

« Pauvre gosse ! » songea Aberden. Son père avait été assassiné et sa mère sombrait dans la folie. Il soupira, détestant par avance la décision qu'il allait prendre. S'approchant de la gamine qui lui tournait le dos, il la saisit dans ses bras avant qu'elle ne s'échappe. La pauvrette se débattit vainement, pleura doucement, puis se résigna. Au moment où ils s'apprêtaient à repartir, une voix féminine hurla derrière eux :

— Lâchez-la, sale brute !

Il n'eut pas le temps de se retourner qu'un jeune homme aux cheveux blonds surgit des fourrés, brandissant une épée. Obtempérant, Aberden posa la gamine sur le sol et leva les bras.

— Reculez ! ordonna l'inconnu en face de lui.

S'exécutant de mauvaise grâce, il se décala pour jauger ses adversaires. Une jeune femme brune s'approchait de sa nièce. La petite se jeta dans ses bras. Il se souvint que sa sœur avait mentionné une certaine « Oriana », parmi les visiteurs étrangers. Il serra imperceptiblement les poings, convaincu d'être en présence des assassins de son beau-frère et des gardes-frontières. Profitant d'un moment d'inattention du jeune homme, il se saisit de son solide bâton. Sa compagne alerta son compagnon, mais Aberden, d'une frappe précise, désarma l'imprudent. Sans lui laisser le temps de réagir, il lui asséna un coup violent dans les côtes. Plié en deux, l'adolescent se tordit de douleur. Il l'assomma sans hésiter, puis effectua une volte-face pour affronter la téméraire qui le défiait, un poignard à la main.

— Oncle Aberden, ne fais pas de mal à ma princesse ! s'interposa Annabelle, le regard apeuré.

Lorsqu'Erwin recouvra ses esprits, un troupeau galopant tambourinait dans son crâne. De ses doigts malhabiles, il palpa le tissu poisseux qui ceignait son front. Ce simple geste réveilla la douleur vive dissimulée dans le bandage autour de son torse. Il se rappela l'agression de l'étranger. On l'avait allongé sur une couverture à l'abri du froid. Il fit une tentative pour s'asseoir, mais autour de lui, le sol tanguait. Il vomit de la bile jaunâtre. Une main de femme lui caressa le front, le forçant à rester allongé. Malgré sa vision troublée, il reconnut Oriana. Sa fièvre lui faisait désirer qu'elle le prenne dans ses bras. Il délirait : elle était la compagne de l'Élu. Il sombra à nouveau dans l'inconscience.

— Vous n'y êtes pas allé de main morte ! s'indigna Oriana, en dévisageant l'oncle d'Annabelle.

— N'avait qu'à pas me menacer, ce godelureau ! marmonna Aberden.

Annabelle renchérit qu'il n'était pas gentil d'avoir tapé aussi fort sur la tête d'Erwin.

— Vous avez été soldat ? demanda la jeune femme. Dans quelle armée avez-vous servi ?

Assis près du feu de camp, Aberden agrippa des deux mains son bâton posé contre son épaule.

— Toutes celles qui voulaient bien de moi !

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !