« Alors Ilona, ça te fait quel âge ?

- Ça me fait huit ans Irma.

- Ben dis donc, t'as bien grandi depuis que je t'ai vue dans le berceau !!! »

Ilona ne répondit pas. Elle dévorait des yeux la poupée. Ses longs cheveux de crin noir qui tombaient sur une robe rouge coquelicot aux bordures de dentelle. Le sourire angélique de peinture soulignait la gracieuse courbe de son nez. Mais ce qu'Ilona préférait, c'étaient les yeux. Ces deux petits points noirs exprimaient de la douceur, de la gentillesse à l'égard de la petite fille. Ilona jeta un regard suppliant à son père. Ses yeux bleus de petite fille se mêlèrent aux yeux bruns de son père. Celui-ci esquissa un sourire puis hocha la tête. Rayonnante, la petite fille saisit la poupée et la serra délicatement dans ses bras. Dorian saisit sa bourse et en sortit les trois florins que coutait l'effigie de porcelaine. Irma les prit tout en regardant la petite fille jouer dans la terre.

A quelques rues de là se trouvait la place du puits. Au sud de celle-ci il y avait une ravissante chaumière de cerisier recouverte de chaume jaune. A gauche de la porte d'entrée, un bouleau noueux faisait de l'ombre à la maison.

Derrière celle-ci, un petit chemin de terre battue serpentait au milieu d'un petit potager puis passait près d'un poulailler rempli de volatiles bien nourris et aboutissait enfin à un grand champ de blé mûr au milieu duquel se dressait fièrement un moulin à vent.

Dans l'habitation, une jeune femme d'âge mûr, Yanaïs, se tenait devant un établi de chêne. Ses cheveux de jais étaient cachés sous un foulard qui, autrefois, avait été blanc. Ses yeux noirs se concentraient sur un énorme gâteau aux amandes. Tout le village s'était impliqué dans sa préparation. Dorian, son mari, avait fait tourner la meule lui-même pour obtenir de la farine malgré le manque de vent, Ilona elle-même avait été chercher les œufs dans le poulailler, Robin et son père étaient allés ramasser des fraises près de l'étang où elles poussaient en abondance, les amandes, quant à elles, avaient été offertes par Ella, la sorcière du bourg. Maintenant, Yanaïs tentait tant bien que mal d'écrire le prénom de sa fille avec les dernières amandes.

Peu après, Dorian ramena sa fille chez eux. Elle ne cessait de s'imaginer d'innombrables histoires que sa poupée, baptisée Eleanor, viendrait meubler. Entre temps, des tables avaient été dressées en rond autour du puits. Tout le village y était assis pour fêter la pupille de Dorian et Yanaïs. Le cidre et le vin coulait à flots, de beaux morceau de lièvre garnissaient chaque assiette de bois, le pain craquait avant d'essuyer le jus salé des pommes de terre, des carottes et autres légumes. Alors que la nuit venait de tomber, Yanaïs partit chercher le gâteau.

Soudain, un cri suraigu retentit. Aussitôt, la lune fut voilée par un épais manteau de nuages. La pluie et le tonnerre déchirèrent le ciel. Encerclant la place, d'innombrables grazgs épiaient les villageois. Les grazgs étaient des créatures humanoïdes à la peau parcheminée d'un rouge vif. Leurs yeux étaient en ivoire poli et s'animaient d'une flamme rouge. Leurs bras longilignes se terminaient par une main à trois doigts. Chacun s'ornait d'une griffe de onze centimètres de long aussi tranchante que l'épée la plus affutée et aussi solide que du diamant. Leur tête difforme était couronnée de ronces et leur nez se réduisait à un amas de chair brulée. Leur bouche ne pouvait se fermer en raison d'innombrables dents de plusieurs centimètres et aussi affutées que des rasoirs. Chez eux, on ne pouvait pas différencier mains et pieds : ils s'ornaient des mêmes griffes.

Au même instant, ils passèrent à l'attaque. Ils saisissaient les corps, leur arrachaient la tête ou les éventraient sauvagement avant de se délecter de la chair saignante. Ce fut la panique. Chacun tentait de s'enfuir ou de sauver ses proches, chacun était tué de manière atroce. Les grazgs régurgitaient des têtes humaines auxquelles ils mettaient le feu avant de les jeter sur le chaume où sur les fuyards. Greg et Lukkas saisirent chacun une branche tombée du bouleau et tentèrent d'assommer les monstres. Avant qu'ils n'aient eu le temps de brandir leur arme de fortune, un grazg leur ouvrit la panse.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !