L'ÂME SOMBRE

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Au sommet du donjon, Kildéric Ier, souverain adulé par son peuple, observait la foule qui se pressait tôt le matin devant la barbacane. Comme chaque jour depuis son arrivée, la grande cour du château fort ne désemplissait pas. Des curieux, des solliciteurs, des paysans, des bourgeois et des artisans : tous demandaient à rencontrer leur roi et beaucoup seraient déçus, car ils l'aimaient ! Son regard franc et son sourire jovial inspiraient la confiance. Plissant ses yeux marron, Kildéric contemplait cette marée humaine, impatiente de franchir le pont-levis et d'envahir sa demeure. Il songea alors aux armées de Morgaste. Ses espions l'avaient averti de mouvements de troupes vers la frontière avec les Terres d'Eschizath.

Malgré la joie bruyante des visiteurs, il gardait l'âme sombre, car une guerre imminente s'annonçait. L'armée du redoutable conquérant franchirait les montagnes, en dépit de la vaillance des tribus autochtones. L'hiver s'étirait. Bien que la mobilisation des troupes se poursuivait, son royaume n'était pas prêt à affronter un tel ennemi. Un moment, il avait envisagé, après discussion avec ses conseillers, d'envoyer des émissaires pour négocier. Puis il avait renoncé : le Prince Noir ne souhaitait pas un traité de paix, mais une capitulation.

Un mince espoir subsistait toutefois : un homme, qui était son ami et confident, l'aiderait à combattre le despote. Natif des Terres d'Eschizath et intimement lié au tyran, le comte de Tolgui devrait interrompre sa retraite. Malgré son caractère fantasque, il s'avérait un allié précieux. Le roi Kildéric avait regretté son départ de la cour, tout en respectant son choix. Son franc-parler avait exaspéré ses féaux, précipitant sa disgrâce. À présent, il s'impatientait de le revoir. La gravité de la situation, l'identité du conquérant : tout concourrait à son retour à ses côtés.

Le roi avait besoin d'amis fidèles. La cour grouillait de nobles envieux. Ses féaux étaient puissants, et certains à la cour intriguaient dans l'ombre. C'était, hélas, le tribut à payer pour régner : accepter des courtisans trop affables, courbant l'échine à son passage, mais n'attendant qu'un faux pas de sa part pour s'emparer de la couronne. Il aurait pu en plaisanter, si cela ne s'était jamais produit ; mais par le passé, un membre de sa propre famille avait œuvré à sa perte. Son propre frère, Clodric, avait tenté de le renverser pour s'emparer du trône. Depuis, Kildéric s'était résolu à bannir ce traître fratricide de la demeure royale.

Oui... l'absence volontaire du comte de Tolgui lui pesait. Il espérait de tout cœur qu'il répondrait favorablement à son invite.

Abyssin de Tolgui attendait l'envoyé du roi. Son corps musclé et félin dégageait une puissance inquiétante. Ses yeux d'un bleu sombre fixaient attentivement la porte d'entrée. Il avait ressenti, grâce au pouvoir du fragment, que son suzerain requerrait son aide bientôt. En tant que Pair du Royaume, il devait séjourner à la cour, mais les intrigues des courtisans avaient achevé de l'éloigner de son ami. Kildéric était un suzerain profondément épris de justice et de paix, aimé de son peuple. À chacune de ses requêtes, il s'était efforcé de l'aider. Pourtant, cette fois-ci, la destinée du Royaume des Hisles et des pays libres se jouait. Son frère, Morgaste, ne s'accorderait nul répit tant que les trois fragments ne seraient pas réunis. Il détruirait tous ceux qui s'opposeraient à sa quête, annexant par la force les régions susceptibles d'héberger ces maudits cailloux. Abyssin aurait souhaité que jamais son oncle ne les eût découverts.

On frappa soudain à son huis. Il n'attendait pas l'émissaire si tôt. Méfiant, il se mit en garde face à l'entrée, sabre en main. Le vitrage de la fenêtre explosa, tandis qu'une forme humaine atterrissait derrière lui. Abyssin se retourna pour affronter l'intrus. Au même moment, la porte s'effondra sous un choc violent et un colosse, brandissant une masse d'armes, s'avança.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !