LES ÉTRANGERS

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Annabelle avait peur d'aller chercher de l'eau toute seule dans l'obscurité. Elle craignait à chaque fois d'être attaquée par un monstre. Bien que ses parents lui avaient expliqué qu'aucune créature maléfique ne hantait le royaume des Hisles, elle n'était pas rassurée. Sa mère lui avait raconté maintes fois les exploits du roi Kildéric, dont la bravoure était légendaire. Mais la fillette de cinq ans percevait le monde avec ses yeux d'enfant. Un arbre aux branches tordues se transformait en géant difforme. Bien que la ferme où elle grandissait se situait au pied des monts Dunhevar, leur présence imposante ne suffisait pas à la tranquilliser. Le torrent n'était plus très loin à présent. Elle pouvait entendre son grondement familier. La lune s'affichait aux trois quarts pleine, diffusant une lueur bienveillante. Marchant le nez en l'air, Annabelle admirait l'astre de la nuit. Lorsqu'elle heurta l'étranger qui la toisait, une épée à la main, elle hurla ! Lâchant son seau en bois, elle essaya de s'enfuir le plus vite possible.

Le père d'Annabelle était un solide fermier, comme la plupart des habitants du village voisin. Dès qu'il entendit l'appel de sa fille, il saisit sa fourche et courut en direction des cris, redoutant une bête sauvage. Parfois, les ours descendaient dans la plaine ; mais à cette saison, ils hibernaient. Il serra plus fermement le manche, priant pour que la petite n'ait pas été agressée par un loup. La présence de ces sales bêtes était rare au pied des montagnes. Les canidés préféraient le refuge de leurs tanières dans les bois et les forêts. Il imagina même qu'un lynx l'avait enlevée. Il accéléra sa course sans savoir exactement de quel côté chercher, car la voix de sa fille s'était tue. Paniqué, il faillit ne pas voir les cinq silhouettes, dont l'une d'entre elles tenait dans ses bras son enfant.

Annabelle, blottie contre sa mère, écoutait son père converser avec les étrangers attablés. Elle observait craintivement ces hôtes inattendus... Surtout la jeune femme brune. Qu'elle était jolie ! Elle participait à la conversation, pleine d'assurance malgré les autres hommes. La petite fille songea à sa maman, baissant le regard en leur compagnie. En présence de son père, jamais sa mère n'osait le contredire ou même donner son avis.

Elle contempla longuement le grand guerrier qui l'avait saisie dans ses bras puissants. Ses cheveux blonds lui rappelaient ceux d'Aberden, le frère de sa mère. Elle regrettait de ne pas avoir vu son oncle depuis si longtemps. Fatiguée, elle bâilla et se pelotonna contre la poitrine de sa mère. Discrètement, celle-ci se leva pour aller déposer l'enfant dans son lit. Annabelle sentit un doux baiser effleurer sa joue, avant de se réfugier dans les bras de Morphée.

Le père d'Annabelle n'en revenait toujours pas de la présence de ces étrangers.

— On dit que votre pays a grandement souffert depuis l'invasion des armées de Morgaste. Qu'est-il advenu de la capitale ?

Alceste le mit au courant des principaux événements, tant il était vrai que les montagnes infranchissables constituaient un obstacle naturel à l'information. Il lui demanda si le roi Kildéric résidait en son château d'hiver. Le fermier répondit qu'il n'en savait rien. Lui-même et sa femme vivaient trop éloignés de la cour. La soirée avançant, il leur proposa de passer la nuit au chaud dans la grange remplie de foin, excepté Oriana, qu'il invita sans enthousiasme à séjourner dans la pièce commune. Celle-ci accepta volontiers, ne s'offusquant pas de son manque d'affabilité. Elle en profiterait pour faire un brin de toilette : les occasions de se laver étaient trop rares ! L'épouse du fermier la prit maternellement par l'épaule. Sans plus attendre, le fermier conduisit le groupe d'hommes au lieu de couchage. Après leur avoir souhaité une bonne nuit, il verrouilla soigneusement la porte de la grange.

— Ce satané fermier nous a enfermés ! maugréa Othe.

— Pourquoi aurait-il fait cela ? s'étonna Manfred.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !