L'AFFRONT

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Allongé immobile sur sa couche, Morgaste était ausculté attentivement par son soigneur personnel. De petite taille, arborant une longue barbe blanchie, le praticien, dont les rides du front dégarni rivalisaient avec celles envahissant son visage, s'employait à soulager ses douleurs, à atténuer ses maux. Cependant, son regard conservait cette sagacité qui plaisait aux patients. Depuis des années, Morgaste n'avait confiance qu'en son jugement, sans doute parce qu'il n'était pas dicté par la peur.

— Le mal progresse ! diagnostiqua le guérisseur. Je ne connais pas de remède pour le stopper !

Morgaste ne répondit pas. Il avait la conviction que l'union des trois fragments lui procurerait le pouvoir nécessaire de guérir. Assurément, les révélations de son oncle à propos des fragments retarderaient sa guérison, mais il ne renoncerait pas à son unique chance de salut. Après lui avoir concocté une potion qui apaiserait momentanément ses souffrances, le dévoué serviteur se retira. À cet instant, le combattant impitoyable n'était plus que l'ombre de lui-même. Il invoqua le Dieu des étoiles pour que sa santé s'améliore. Ses soldats exigeaient l'image d'un chef invincible.

En fin de matinée, le remède ayant fini par agir, Morgaste convoqua tous ses généraux, endossant à nouveau la posture de despote redoutable. Ses ordres furent brefs et sans équivoque :

— Rassemblez vos bataillons. Que la moitié de nos forces se dirige vers les monts Dunhevar. Exterminez toute résistance ! Ensuite, prenez position à la frontière du pays des Hisles et attendez mes ordres. Le royaume limitrophe sera notre prochaine cible.

Tous les généraux échangèrent des regards surpris, sans qu'aucun d'eux n'eût le courage de questionner le prince. Leur seigneur n'avait jamais évoqué l'invasion d'un si grand royaume. Cette rude campagne hivernale achevée, les hommes auraient eu pourtant besoin de repos. Après que leur monarque les eût congédiés, les langues se délièrent, évoquant les réticences à l'idée de poursuivre cette guerre. Désormais, le désir de conquête de leur suzerain semblait n'avoir aucune limite.

À son réveil, Alceste fut rempli de joie en découvrant Horst à son chevet, assis sur une chaise. Il se précipita pour l'étreindre. Malgré sa blessure qui le faisait souffrir, le garde n'oublia pas de demander des nouvelles d'Oriana. Alceste l'informa qu'elle dormait dans une chambre voisine, où des femmes de la tribu des Montagnards l'avaient conduite. Elles n'avaient pas toléré que deux jeunes gens de sexe opposé partagent la même couche sans s'être assurées de leur union. Le jeune homme avait cédé, trop fatigué pour s'opposer à ces usages désuets.

Alceste réclama des nouvelles d'Ulva, abandonnée dans cette grotte. Son ami convalescent lui apprit que le chef Bernulf avait envoyé, à sa demande, des hommes pour secourir celle qu'ils surnommaient la Grande Meneuse. Lorsque les Montagnards avaient localisé la cavité, ils n'avaient découvert qu'un loup monstrueux, gisant un poignard enfoncé dans le poitrail. Aucune trace visible de la vieille femme... Comme si elle s'était volatilisée ! Les deux messagers échangèrent longuement sur ce sujet. Puis, on les conduisit dans la grande salle du totem où ils étaient attendus. « Cet ours doit être un emblème protecteur pour ce peuple », songea Alceste.

Le chef Bernulf et son fils les accueillirent en présence d'étrangers. Quelle ne fut pas la stupéfaction d'Alceste de se retrouver nez à nez avec le premier conseiller et un gros homme au visage familier ! Immédiatement, Horst retrouva ses réflexes de soldat, s'inclinant respectueusement malgré sa jambe invalide. Othe Monclart s'attendait visiblement à ce qu'Alceste fasse de même.

— Que faites-vous ici alors que la cité est assiégée ? interrogea ce dernier d'un ton suspicieux. C'est sur votre décision que nous sommes partis chercher de l'aide !

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !