LA RÉVÉLATION

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Horst s'était résigné à laisser Alceste partir avec les deux Maraudeurs, atterré d'avoir échoué si près du but. Il pensa au Grand Maître, qui n'était peut-être plus de ce monde. Le découragement l'envahit, lui qui ne renonçait jamais d'habitude. Il se tourna alors vers le Montagnard agenouillé près de la dépouille de son ami. Le jeune guide psalmodiait d'antiques chants pour honorer le défunt. Ne pouvant malheureusement plus rien pour la victime, Horst décréta :

— Je vais suivre leurs traces ! Je ne peux pas laisser ce gosse tout seul avec ces brutes.

L'adolescent leva la tête, les yeux embués de larmes.

— C'est mon frère que cet assassin a tué ! répondit-il, la voix entrecoupée de sanglots. Je dois ramener sa dépouille dans notre foyer, afin que mes parents puissent pleurer sa mort.

Horst comprenait la douleur du jeune homme, mais sa mission prévalait sur toute autre considération.

— Accompagne-moi ! lança-t-il. Nous honorerons ton frère en le vengeant !

— Notre peuple ne cherche pas les querelles et encore moins la revanche ! Nous restons à l'écart des combats qui ne nous concernent pas !

Horst fixa longuement ce fils d'un peuple étrange.

— Lorsque le Prince Noir assiégera votre logis, il sera trop tard ! Morgaste n'a aucunement l'intention d'arrêter ses conquêtes à la capitale des Terres d'Eschizath. Dis-le bien à Bernulf !

Sans plus attendre, il fit demi-tour et dévala la pente, suivant les empreintes laissées dans la neige par le trio.

Horst s'efforçait de grimper le plus rapidement possible la pente, malgré l'obscurité qui rendait sa progression hasardeuse. Parvenu enfin au sommet, il dérapa malencontreusement sur une plaque de verglas. Traître, l'autre versant poudreux accéléra sa chute plutôt que de la freiner. Son interminable glissade s'acheva brutalement contre un rocher dissimulé. Il cria lorsque son genou craqua sinistrement. À son hurlement fit écho un grondement semblable à celui d'un orage. Péniblement, Horst se retourna... Ses pires craintes s'avérèrent fondées : une couche de neige s'était détachée, déclenchant une terrible avalanche.

Il reprit conscience enseveli sous une coulée blanche. Repliant les mains et les bras devant son visage, il tenta de se ménager une poche d'air. « Garde ton calme ! Évite la panique qui accélérerait ta respiration ! » Depuis combien de temps était-il prisonnier du manteau neigeux ? Jamais il n'avait ressenti une telle impuissance. Dans la plupart des situations, il maîtrisait le cours des événements. Son existence de soldat lui procurait un cadre défini et rassurant. Il repensa à Ulva, dont les facultés exceptionnelles dépassaient son entendement. Il songea qu'il allait mourir sans revoir Alceste, dans une prison gelée après avoir failli à sa mission.

Étrangement, il se remémora le visage d'une jolie servante à l'auberge des Bardes. Il n'avait pas vécu de véritable histoire d'amour avec une femme, ses obligations au service de l'Ordre passant toujours en priorité. Il éprouva une pointe de jalousie en se rappelant les sentiments partagés par les deux adolescents. Lentement, le froid l'envahissait, tel un hôte sournois. Déjà, il n'arrivait plus à bouger pour combattre l'engourdissement. L'envie de somnoler, la tentation d'abandonner alourdissaient inexorablement ses paupières. Il fallait lutter, malgré la fatigue et la douleur qui pesaient atrocement. Soudain, il perçut des sonorités lointaines, des bruits confus... En se concentrant, il identifia des voix d'humains peut-être à la recherche de survivants. Il rassembla ses dernières forces pour arracher l'unique son de sa gorge : le cri rauque d'un animal.

Comme après chaque avalanche, le peuple des montagnes s'était mobilisé, ayant reconnu son grondement caractéristique. Malgré la nuit, les hommes avaient accouru vers le lieu de la catastrophe, redoutant l'ensevelissement d'imprudents voyageurs. Ils étaient accompagnés par ces gros chiens typiques des monts Dunhevar, tellement habiles pour retrouver les personnes ensevelies sous les épaisseurs glacées. Les braves animaux avaient rapidement creusé dans une zone précise. Les rudes hommes de cette contrée engagèrent aussitôt un bras de fer avec la couche neigeuse.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !