L'ASCENSION

Depuis le début

Une douleur atroce au niveau des côtes lui arracha une grimace. Oriana avait très mal à la joue droite et une de ses arcades sourcilières saignait. Incapable de s'asseoir, elle demeurait allongée, les yeux mi-clos. Le lieu où elle gisait ressemblait à la tanière d'un ours. Peu à peu, elle se remémorait le fil des événements, sa fuite éperdue pour échapper aux Maraudeurs, en vain. Les deux brutes l'avaient poursuivie obstinément. Elle savait que leur intention ne se limiterait pas à vouloir la tuer. Dans l'affolement, Oriana avait emprunté un défilé aboutissant à un cul-de-sac dont les parois abruptes n'offraient aucune échappatoire.

Elle frissonna en se remémorant l'enchaînement des faits. Surgissant dans l'impasse, les deux hommes excités par la traque s'étaient jetés sur elle. Elle s'était défendue avec acharnement, utilisant ses pieds et ses poings. Mais les deux robustes guerriers l'avaient rouée de coups. Au bord de la nausée, elle se souvint d'un troisième homme s'interposant. Il avait hurlé des ordres et ses deux agresseurs s'étaient exécutés à regret. Ensuite, elle avait sombré dans l'inconscience. À présent, elle ne savait pas où elle se trouvait et surtout pourquoi on l'avait épargnée. Elle pensa à ses compagnons et à Alceste en particulier. Elle espérait que leur sort était meilleur.

Gunnolf s'approcha de la prisonnière assoupie. Observant un instant ses courbes avantageuses, il tendit la main pour la réveiller, mais elle s'anima brusquement.

— Ôtez vos sales pattes !

Il recula machinalement. La fierté ombrageuse de sa captive l'amusa. Il n'avait pas l'intention d'abîmer davantage la pièce maîtresse du plan qu'il avait imaginé.

— Quel est ton nom, femme ? questionna-t-il sans ménagement. J'en ai besoin pour négocier une rançon auprès de tes compagnons.

Oriana retrouva l'espoir : ce Maraudeur semblait surtout intéressé par l'argent. Physiquement, il n'était pas aussi repoussant que les autres. Peut-être une parcelle d'humanité subsistait-elle encore au fond de lui ?

— Je m'appelle Oriana Botelli.

— Duquel des deux hommes es-tu la catin ?

— Sont-ils vivants ? s'inquiéta-t-elle.

Gunnolf comprit que ces hommes avaient de l'importance pour sa prisonnière. Il devait savoir quels étaient ses liens avec eux.

— Le plus jeune a été tué d'une flèche en plein cœur !

— Alceste est mort ? s'exclama, horrifiée, Oriana.

Aussitôt, elle regretta sa spontanéité. Même si elle n'était pas certaine qu'il mente. Le mercenaire la dévisageait avec insistance. Elle ne détourna pas le regard. Étrangement, une expression de satisfaction apparut sur le visage de son ravisseur.

— Maintenant, je sais comment mener la négociation !

L'ascension des monts Dunhevar en plein hiver relevait du défi. Malgré une journée clémente pour la saison, la couche de neige accumulée freinait l'avancée des quatre hommes. De plus, l'épais manteau poudreux risquait à tout instant de se détacher. Heureusement, les guides évitèrent tous les pièges, menant l'équipée avec prudence et discernement. Le chef du peuple des Montagnards ne les avait pas choisis au hasard. Ils parvinrent au sommet du col en début d'après-midi.

— C'est le passage de la délivrance ! s'exclama le guide, en tête de colonne.

À peine avait-il prononcé ces mots qu'une flèche lui transperça la poitrine. Il s'écroula sans vie. Une tache rouge souilla la blancheur. Horst et l'autre guide brandirent leur épée, défiant un ennemi invisible.

— Montrez-vous, lâches ! hurla Horst.

Privé de sa dague, Alceste extirpa le précieux manuscrit du fond de son sac, le serrant contre sa poitrine en guise de protection dérisoire. Un homme surgit de derrière un bloc de glace à distance, les menaçant de son arc bandé.

— N'approchez pas ou nous vous transperçons ! avertit-il. Si vous avancez, c'est votre catin brune qui mourra !

Aussitôt, la vision s'imposa à Alceste : il se souvint que l'archer était un des Maraudeurs qui avait pris en chasse Oriana lors de l'embuscade ! Une vague d'espérance le submergea son amie n'était peut-être pas morte !

— Nous ne vous attaquerons pas ! Où est la jeune fille ? demanda Alceste.

Horst n'apprécia pas son intervention, ces mercenaires sanguinaires avaient tué sans pitié un des leurs.

— Que voulez-vous exactement ? ajouta-t-il d'un ton sec.

Un deuxième Maraudeur se plaça à côté du premier.

— Nous échangerons la fille contre le dénommé Alceste ! Elle est l'otage de notre chef, Gunnolf. Il savait que vous emprunteriez ce passage. Il la retient captive en lieu sûr !

Déconcerté, Horst consulta du regard le guide rescapé, qui baissa la tête. Alceste comprit que la décision lui appartenait.

Depuis le départ des autres, Ulva se sentait légère, comme la jeune femme qu'elle avait été jadis. Son mari lui tendait les bras, une douce chaleur l'envahissait. Elle savait qu'en sa compagnie, elle rejoindrait l'astre d'où provenait le fragment. Un halo bleuté irradiait autour d'eux, contribuant à l'apaiser. Elle se doutait que ce jour arriverait. Cependant, elle ne pensait pas éprouver autant de bonheur. Pendant une grande partie de son existence, elle avait dû fuir et se battre pour sa survie. À présent, elle goûterait à un repos mérité. Soudain, un craquement troubla cet état de grâce. Malgré sa volonté, l'esprit d'Ulva réintégra son enveloppe terrestre. Ouvrant difficilement les yeux, elle aperçut les restes d'un feu mourant dans la trouée où elle reposait.

Un nouveau bruit attira son regard vers la sortie. Quelque chose tentait de pénétrer dans l'abri. Un froid glacial régnait à présent et elle ne sentait plus ses membres inférieurs. Une ombre animale se profilait sur les parois gelées. Elle reconnut la silhouette d'un loup, son animal fétiche. Pour autant, la bête monstrueuse qui se matérialisa n'avait rien d'amical, c'était le loup démoniaque que sa meute avait pris en chasse ! Courageusement, elle refoula la peur panique qui la saisissait. Le fauve démesuré approchait lentement, assuré que sa proie ne pouvait lui échapper. Ulva chercha vainement du regard son précieux fragment. Elle se souvint l'avoir offert à son maître légitime. Malgré la douleur, elle se força à bouger la main droite, effleurant du bout des doigts une pointe en acier, sans doute une dague abandonnée par ses compagnons. Les relents fétides de l'animal tout proche l'insupportaient. Bondissant avec fureur, celui-ci s'empala sur la lame brandie désespérément.

Morgaste hurla en se tenant la poitrine. Une douleur atroce envahissait tout son être. Il s'affala sur le sol, comme si la mort venait chercher son tribut. Jamais il n'avait ressenti une telle souffrance. Immédiatement, il songea à sa mère. Ce déchirement de sa personne, semblable à la perte d'un membre, ne pouvait s'expliquer que par la disparition de sa génitrice. Que le lien avec cette femme haïe fût d'une telle intensité dépassait son entendement. Pourquoi était-elle morte, malgré l'éclat qu'il convoitait, censé la protéger ? Il fut pris de tremblements en songeant à l'autre fragment qu'il détenait. Sa détresse provenait aussi de l'incertitude liée à la récupération du deuxième fragment. Mais son désordre, tant physique que psychique, témoignait que l'intérêt matérialiste n'était pas seul en cause. Il venait de perdre sa mère. Malgré toute la rancœur accumulée, Morgaste ressentait de la tristesse pour l'idole de son enfance. Les gardes en faction, alarmés par ses râles, le découvrirent gisant sur la dalle, le teint excessivement cireux. L'un d'eux courut aussitôt alerter son soigneur.


T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !